367 JOURS APRÈS : PRENDRE DU RECUL POUR MIEUX PLANIFIER LES PROCHAINS RISQUES DE PANDÉMIE ET LES VILLES

Temps de lecture : 9 minutes
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Chers lecteurs,

Voici un an et 2 jours, l’Europe et la Belgique particulièrement basculaient dans une nouvelle histoire. Un nouveau récit à construire. Certains aujourd’hui pensent que plus rien ne sera comme avant, j’en doute quelque peu, mais rien ne nous empêche de tirer les leçons de cette expérience pour nous poser les bonnes questions de demain. Voici donc un post qui se base sur les travaux de S. Harris Ali, Creighton Connolly et Roger Keil, chercheurs universitaires basés à Toronto et qui ont commencé à travailler sur la relation entre l’urbain et les épidémies depuis plus de 15 ans. Ils ont été interviewés par Sophie Didier de Métropolitiques, revue électronique créée pour favoriser les débats et confronter les savoirs et les savoir-faire sur la ville, l’architecture et les territoires.
Les auteurs furent pionniers sur les réponses apportées à la crise du SRAS dans des villes comme Toronto, Hong Kong et Singapour et surtout, font le lien entre urbanisation et épidémie : nous avons littéralement « fait le pont » entre les changements sociétaux mis en évidence par l’épidémie de SRAS et l’évolution du réseau des villes globales. Une fois construit, ce pont a généré des moments d’épiphanie conceptuels et empiriques. Bien sûr, nous vivions et travaillions à Toronto, l’une des villes les plus touchées par l’épidémie. Ça nous a aidés à développer cette première idée d’un lien entre la transmission du SRAS et l’augmentation des liens de toutes sortes entre les grandes métropoles de rang mondial (ce que l’on qualifie de « connectivité »).

Ce sujet m’interpelle beaucoup, car, par intuition, je me suis vite attaché voici plus d’un an à énormément lire les articles publiés à chaud par certains analystes sur des questions de déplacement du virus sur les territoires, ainsi que d’autres questionnements, à savoir pourquoi le territoire de Bergame était aussi touché en Italie et que par similitude, le Borinage fut également très touché (et factuellement plus que d’autres territoires en Wallonie et Belgique)? Ce travail d’analyse à défaut de pouvoir faire autre chose s’est retrouvé dans des articles de ce blog :

Are you a Legend ? The last of Us. (17 mars 2020). Je commençai par parler de la problématique des réseaux sociaux, le Pharmakon cher à B. Stiegler avec l’afflux d’information et le manque de recul face à elles.

Cartographier le Covid 19 ou « comment ne pas se faire peur ». (22 mars 2020). Le deuxième article avait pour objet de traiter de l’information graphique, les données de John Hopkins me faisant penser à u jeu vidéo guerrier…. Une expression devenue célèbre dans l a bouche d’un président français quelques jours plus tard.

Confinement et après ?  (31 mars) se basait sur les premières études mises à disposition par les universités chinoises, américaines et Anglaises. Les premières questions de la planification de la post-crise émergeaient avec le triptyque encore non atteint aujourd’hui : testing, tracing, isolement.

Pédagogie et outils numériques : Teams for ever ?  (23 mars 2020) mettait déjà en garde sur les limites de ces outils, fort d’avoir été pionnier avec certains collègues universitaires depuis près de 2 ans avant sa généralisation.

What’s next after Covid-19 for (the) new life ?, (6 Avril 2020). Un petit moment d’état d’âme au moment où tout le monde voulait changer de vie ! J’y allais de ma plume… pour dire que tout état plus compliqué qu’il n’y paraissait et que les imbrications sont telles que le changement radical ne serait peut-être pas là où on l’imagine.

Confinement à long terme ? (7 avril) et le second article « confinement à long terme et crises (partie2) » (9 avril 2020) sont un long plaidoyer qui pose la question de la relation des politiques menées et leurs conséquences sur les personnes précaires, une précarité qui s’est avérée, tant dans les questions de la connectivité et de la vraie pauvreté. Malheureusement, cela reste encore plus d’actualité.

RE-Blog : COVID-19 Spreads much faster in big cities ( 13 avril). La réflexion s’émancipe peu à peu par mes recherches. La question urbaine est bien un enjeu de pandémie (nous y reviendrons par la suite avec les auteurs). Je complète cette réflexion au travers des infrastructures et moyens de communications qui, d’une manière économique, sont tout aussi influents et définissent des stratégies d’implantations importantes, ici le cas d’IKEA en Europe : Re-Blog : IKEA , la stratégie du chevalier ( 13 avril 2020).

Re-Blog : COVID 19 comment les villes changent de trajectoire (21 avril 2020) et Re-Blog : Comment le Covid permet le transfert modal vers les déplacements plus écologiques ? L’exemple américain… et quelques questions. ( 22 avril). Ces deux articles montrent l’impact dans les changements de comportements. Plus particulièrement pour les villes de taille mondiale. Ce qui est prolongé dans l’article la ville créative et déconfinement (28 avril), un article initialement publié en 2012.

Les humeurs et recherches vont aussi évoluer notre approche sur le terrain de l’urbanisme. Quelques semaines plus tard, je m’attèle à comprendre les transformations avec quelques réflexions/ pistes au travers de deux articles « faire autrement après » ? Quelques pistes ? Comment ? Petite contribution d’un urbaniste et architecte au débat (22, mais) complété par les épidémies ont toujours transformé les villes, quel vaccin pour aujourd’hui ? (11 juin).

Enfin, la boucle sera bouclée avec RE-Blog : les 10 villes américaines avec le taux de chômage le plus élevé en période de covid-19 ( 18 juin)

Pourquoi donc vous énoncer l’ensemble de ces articles que vous avez peut-être lu en son temps ? Parce que je restais sur une frustration importante et de deux ordres :

La faiblesse de compréhension de la relation des phénomènes urbains face aux épidémies : les pistes évoquées sont toujours parcellaires et donc sujettes à caution scientifique. Cela n’exclut pas l’intuition à laquelle je fais parfois confiance, mais un bon scientifique ne peut s’en suffire.

Par le manque de connaissances, nombre de collègues ne désireraient pas s’en intéresser malgré quelques pistes de financements publics. Un comble ! je me souviens ainsi la réaction d’un chef de recherche balancer un financement d’études sur la covid « parce qu’il y a des problèmes sociaux bien plus graves ». Je tais son nom par charité chrétienne.

Plus sérieusement cette réaction est typiquement universitaire forcée par un conservatisme intellectuel de bon aloi en période sociale normale (pour être sûr, il faut prouver), pas en période de crise où l’initiative, tous azimuts, est aussi le rôle des chercheurs, du moins, c’est mon avis.

Et c’est le cas des auteurs nommé au début de ce post. Au passage du SARS et H1N1 , la vile de Toronto fut fortement touchée et ils décidèrent d’analyser la relation entre la ville et les épidémies. Il ne conclut, et après de nombreuses recherches et modèles testés, que celui correspondant le mieux au domaine de la ville est le modèle de l’écologie politique du paysage qui nous a ainsi permis de comprendre comment les facteurs spatiaux et l’ordonnancement de l’environnement urbain peuvent directement influencer l’incidence des épidémies et les réponses possibles.

Ils ont été également confrontés à la même réticence scientifique de certains de mes collègues : pour ce qui est de savoir si notre recherche était audible à l’époque du SRAS, lorsque nous avons essayé pour la première fois de publier nos travaux, le défi a été de faire accepter une approche qui combinait les travaux sur les maladies infectieuses et les études urbaines. Notre perspective était résolument holistique, synthétique et transdisciplinaire. Par conséquent, notre travail à l’époque, je [Roger Keil] pense, était considéré comme trop éclectique aux yeux des communautés scientifiques spécialisées et il a rencontré une certaine résistance, ou du moins un manque de réception, même si avec le temps il a été tout de même reconnu comme utile pour étudier un phénomène aussi complexe qu’une pandémie. Et il est vrai que la transdisciplinarité si elle est incitée sur le papier est loin de l’être dans les domaines de recherche sauf lorsque quelques personnes se connaissent et désirent travailler ensemble. Une « trans » fondamentale dans le domaine épidémiologique aujourd’hui, car pour la première fois sur terre, la pandémie se transmet grâce aux organisations spatiales entre les villes et territoires : En réalité, vous traitez ici de la question de la relation entre le local et le global, et plus spécifiquement de comment les épidémies « locales » surviennent et comment et pourquoi certaines de ces épidémies se propagent au-delà du local et deviennent finalement des pandémies. Au cœur des réponses à ces questions se trouve la notion de « trafic microbien », c’est-à-dire la dynamique de diffusion spatiale de la maladie et les déterminants de cette diffusion. À cet effet, la majorité des habitants sur Terre vivant en ville change quelques peut les paradigmes histoires : Au niveau local, on sait qu’une épidémie ne peut se produire que si les conditions de la triade épidémiologique sont réunies : un agent pathogène, l’hôte (qui permet à l’agent pathogène de se répliquer, comme la cellule humaine pour la réplication des virus) et un environnement favorable qui permet à l’agent pathogène d’atteindre l’hôte. (…) C’est pourquoi il faut tenir compte de la niche écologique et de l’écologie du virus, et de la manière dont cela est affecté par les interventions humaines (par exemple, l’intervention humaine et le changement climatique, l’expansion des zones périurbaines, la déforestation, etc.). Tous ces processus humains/sociaux ont un impact sur la triade épidémiologique et augmentent la possibilité qu’une épidémie se produise et devienne ensuite une pandémie. Il ne s’agit donc pas seulement de la connectivité mondiale entre les humains, mais aussi du changement, dû aux interventions humaines, des habitats animaux et des niches écologiques – en d’autres termes, les relations entre les humains et la nature.(…) Nous devons nous rappeler que la Covid-19 est la première pandémie de l’aire urbaine, de l’ère dans laquelle nous sommes entrés il y a quelques années, quand davantage d’êtres humains vivent dans un environnement à la fois urbain et planétaire, pour reprendre le terme d’Henri Lefebvre.

Enfin, lorsque j’émettais certains doutes sur la capacité de changement de nos sociétés, les auteurs précisent un élément démontre cette hypothèse intellectuelle, ce sentiment, par une simple phrase démontrant aujourd’hui la complexité des échanges dans le monde : Aujourd’hui, il y a plus de voitures allemandes avec plus de pièces détachées allemandes qui sont fabriquées en Chine qu’en Allemagne.

Ils précisent aussi que la place des villes, leur statut dans le monde n’est pas anodin dans les changements de gouvernance post épidémique. C’est explicité au travers de villes créatives dont je vous parle ici abondamment :  d’autres, comme Benoît Bréville dans Le Monde diplomatique, parlent aujourd’hui du « retour de la ville-État ». Pour nous, ce sujet mérite d’être étudié plus en profondeur dans des métropoles du monde entier, et c’est une piste que nous explorons actuellement via un programme de recherche sur les réponses à la Covid-19 dans quinze villes globales. Ce sera aussi important d’y observer le rôle des acteurs « très locaux », dans les quartiers et les communautés, et leur place dans les débats publics sur les réponses à la pandémie.

Bref, les auteurs résument leurs analyses depuis plus de 15 ans de ces phénomènes comme suit :

nous vivons tous dans une société urbaine, et les maladies que nous avons sont très probablement des maladies dans et de cette société urbaine ;

l’urbain n’est pas un ensemble de villes distinctes, mais un ensemble d’environnements bâtis, sociaux et naturels qui sont reliés par des modes de vie urbains et les priorités qu’ils imposent ;

dans ce monde urbain, les autorités locales et régionales restent importantes, peut-être plus que jamais, en tant que formes limitées de prise de décision et de gouvernance territoriales ; elles sont également liées à d’autres espaces du même type, indépendamment de leur localisation dans un État-nation particulier. Enfin,

la société urbaine, ou ce monde urbain, produit de nouveaux types de conflits sociaux et de politiques qui exigeront des solutions de la part des autorités à toutes les échelles.

 Ce qui est d’autant plus intéressant c’est le principe de « marge » qu’ils définissent : soit les centres-villes protégés, car riches alors que la banlieue (ou les territoires mités comme la Wallonie/Borinage) sont plus fragiles. Ces territoires sont également ceux qui construisent les services urbains : aéroports, etc. qui sont des lieux d’échanges, ces mêmes lieux qui produisent pour la ville avec des déplacements de populations importants, sans compter les questions logistiques devenues mondialisées par excellence : Nous avons vu également que la Covid-19 est une maladie de la marge, et que cette marge est parfois spatiale, comme dans le drame des villes intermédiaires de la région de Lombardie en Italie, et parfois sociale, comme dans les révoltants bilans des morts relevés dans les communautés radicalisées, chez les travailleurs immigrés dans les abattoirs, dans les réserves indigènes et les établissements de soins de longue durée. Le virus a révélé les marges les plus vulnérables de nos marchés du logement et du travail, et les failles de nos États-providence ruinés par des décennies d’austérité et de démantèlement.

Un paradoxe en soit puisqu’aujourd’hui les petites villes de banlieues avec jardins sont devenues à nouveau attractives alors que mouvement « durable » définissait un avenir radieux pour la densité urbaine. Une densité qui ne semble pas être le problème, mais bien plutôt le lien entre le foncier moins cher et donc relativement peu dense qui amène des populations moins nanties, moins connectées (pouvant rester moins facilement chez elles) et donc devant se déplacer pour aller travailler : On note que la croissance démographique rapide en périphérie des villes, en particulier dans les régions en développement, peut accroitre le risque infectieux, car les infrastructures et les systèmes de gouvernance permettant de contrôler et d’atténuer les épidémies sont à la traine par rapport à la croissance démographique. Précisons encore que nous avons tous l’image de la ville de New York dévastée par la première vague. Pourtant et à y regarder de plus près, le cœur (très riche) de Manhattan a été particulièrement préservé et ce sont plutôt les quartiers périphériques de l’ile (Bronx, Brooklyn …) qui ont été fortement touchés.

Une constatation qui renvoie à l’importance de la connectivité, non seulement des infrastructures de type ports/gares/aéroports, mais aussi de la connectivité liée aux réseaux télécoms. La précarité est liée à la propagation des épidémies, les auteurs le rappellent pour Ebola, mais également par la difficulté à s’informer et aujourd’hui, tout passe par les réseaux : mais cette question de l’inégalité d’accès aux technologies renvoie également à une question d’infrastructures. Dans le cas du SRAS, on a observé que les villes globales s’appuyaient sur une infrastructure technologique sécurisée, dont elles disposent notamment du fait de leur position dans le réseau de la finance mondialisée. Non seulement cette infrastructure informationnelle fait l’objet d’investissements publics et privés importants, mais les élites socioéconomiques de ces villes disposent également des ressources nécessaires pour y accéder durablement. Ainsi, les classes supérieures vivant en condominium dans les centres urbains sont souvent celles qui disposent d’une infrastructure d’information fiable, et qui y ont accès. Ce sont elles aussi qui peuvent travailler à la maison et s’isoler, une possibilité qui n’est pas offerte à la majorité ni surtout aux précaires.

Cet interview excellent m’amène à persévérer dans cette démarche qui est proposée aux urbanistes et architectes : penser global et transversal. La 1ere crise de la pandémie urbaine et mondiale démontre que penser la ville, c’est aussi sauver des vies.

Merci de votre lecture.

Quelques lectures :

Pascal SIMOENS Architecte et urbaniste, Data Scientist. Expert Smart Cities. J’ai commencé ma vie en construisant des villes en Lego, j’en ai fait mon métier. Geek invétéré, aujourd’hui je joins mes passions du numérique et de la ville au travers d’une expertise smart Cities et smart buildings en travaillant en bureau d’étude (Poly-Tech Engineering) et j’enseigne cette même expertise à l’UMONS et l’ULB.

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