« Faire autrement après » ? Quelques pistes? Comment? Petite contribution d’un urbaniste et architecte au débat.

source : https://www.climatechangewater.com/climate-action-urban-planning/

Temps de lecture : 9 minutes
Mots clés : villes agiles, villes intelligentes, stratégie urbaine, développement durbale, sustainability, agility, Bruxelles, Milan, Paris, New York, agilité

Introduction

Chers lecteurs, à titre individuel, je ne suis pas partisan du mouvement écologiste qui voudrait que tout puisse changer là, juste maintenant. Je n’y crois pas, car l’Homme est un être avec un instinct de survie et son cerveau ne l’a pas encore transformé pour anticiper, transformer sa vie avec douceur. Certes, nous transformons les choses chaque jour, mais c’est une transformation infime liée à l’obligation de l’instant et qui peu à peu nous transforme. Toutefois, notre instinct de suivre va probablement nous booster face à une crise sanitaire longue et économique qui s’annonce sans pareil. Si vous ne croyez pas encore aux changements, il suffit de constater comment la chancelière allemande a fait voler en éclat la rigueur budgétaire européenne en moins d’une semaine de négociation avec la France. Cette vigueur et volonté de mutualiser les dettes européennes n’est pas un cadeau de l’Allemagne, mais bien son instinct de survie économique : si plus personne ne consomme ce que les Allemands fabriquent, tout le monde sera impacté, y compris les Allemands eux-mêmes. Cet exemple me permet d’étayer sur la forme cette expression de « changement instinctif », mais qui nécessite une réflexion systémique quelque peu construite. C’est comme cela que nous pourrons répondre à la fois à l’instant sans pour autant galvauder les enjeux futurs et à long terme.

Dans ce contexte, faut-il se réjouir des choix actuels des gouvernements fédéraux belges et régionaux face à des propositions de primes, subsides ou encore de reports des taxes ? Est-ce vraiment le bon logiciel à proposer avec des solutions éculées ? Probablement pas face à un mouvement massif de dettes qui seront payées par les jeunes générations actuelles. Eux aussi ont un instinct de survie, ils ne l’accepteront probablement pas longtemps et une certaine forme de radicalité sociologique jeune/vieux, travailleurs/sans-emploi … risque de s’accentuer si nous ne changeons pas le logiciel économique actuel. Un logiciel qui doit tenir compte également des enjeux climatiques où la ville au regard de la densité de population sur Terre est la seule issue raisonnable afin de protéger ce qui reste encore de la nature. La dédensification urbaine fait ainsi partie des fausses bonnes résolutions de certaines villes, quitte à polluer encore plus les sols et plus loin, forcées par l’activité humaine.   

La ville mutante et ses habitants

photo : Belga, 2020

Mais l’objet de cet article n’est pas pessimiste et certaines transitions semblent possibles à condition d’accepter de changer, d’innover et de transformer les mécanismes urbains productifs de manière différente. C’est par exemple la démarche de B. Steigler qui tente de mettre en place en Seine Saint-Denis depuis 2017 et sur un délai expérimental assez rare (10 ans) une opération innovante.  La thématique du projet de « territoire apprenant contributif » est développée dans le cadre de son association internationale pour une politique des technologies de l’esprit qui s’appelle Ars Industrialis. Une approche s’appuyant sur les disruptions numériques qui vont profondément transformer le cadre du travail et dont le MIT ( le deuxième âge de la machine, 2015) ainsi que l’université d’Oxford (à lire ici) précisent que 50% des emplois sont automatisables à court, moyen et long terme. B. Siegler précisant que la baisse de l’emploi dans les 20 ans est évaluée à 16,6% selon l’OCDE (Demain la ville, 2020). Cette hypothèse acceptée, nous sommes ainsi face à une crise COVID-19 qui sera socialement difficile alors que de toute façon, nous allons perdre les mêmes emplois dans quelques années face à la numérisation de l’industrie. Ces changements son déjà en cours, et parfois de manière positive, car toute transformation offre de belles choses comme de plus mauvaises : la réaction des Makers pour la réalisation des visières de protection en impression 3D, voire plus simplement, la redécouverte du métier de couturiers et couturières est symptomatique des territoires nécessitant de plus en plus de flexibilités. D’autres pistes sont également possibles, tels les concerts en rue sur chars à écouter depuis votre balcon, le développement des musées virtuels avec des compléments d’explications par des professionnels, etc. Toutes ces solutions nous offrent une lecture plus attentive de l’approche de B. Steigler sur la plaine de Saint-Denis : avoir une capacité d’adaptation rapide et flexible. Actuellement, il propose des ateliers de transformation de véhicules thermiques en véhicules électriques, développe une clinique pour étudier les effets des écrans sur les enfants, développe des filières sur l’agriculture informelle en ville (vous pouvez vendre ou troquer vos 25 tomates en trop…), l’objectif n’étant pas nécessaire le développement d’une nouvelle forme d’économie 2.0, mais bien de permettre aux gens d’apprendre à se débrouiller, être plus résilients face aux changements. Une démarche qui implique un apprentissage dans le temps (la mécanique ou l’électricité p.ex.) et la flexibilité de cet apprentissage au travers d’échanges collectifs : ensemble ou peut échanger tomates et carottes pour manger, si on en peut manger que nos carottes ou tomates, on est moins fort.

La ville agile

La ville traverse les mutations civilisationnelles avec de nombreux risques, nous sommes dans l’une de celle-ci à travers les mutations numériques qui modifient non seulement les modes de production, mais aussi les usages. Dans ces conditions, le plus grand risque est sans nul doute les villes qui n’ont aucune stratégie de repositionnement. Toutefois, celui-ci est souvent limité aujourd’hui au phénomène de la ville créative telle défendue par Richard Florida (the Rise of the Creative Class, 2002) et Charles Landry (the Creative City, a toolkit for Urban innovators,2008). La plupart des villes dites « mondiales » sont des villes créatives. Elles associent d’une part des objectifs à long terme au travers de plans stratégiques durables, économiques et culturels et d’autres par, elles développent un réseau numérique, connecté qui rendent la ville plus agile. Aujourd’hui, ce sont les villes moyennes qui reprennent le relais (Florida, 2019) des mégalopoles mondiales telles que New York, Paris, Londres, Tokyo, San Francisco, Los Angeles, Seattle, Barcelone qui démontrent aussi les limites de cette approche urbaine trop belle pour être totalement vertueuse. En effet, ce sont également des villes qui cantonnent les échanges, génèrent une gentrification outrancière et ghettoïsent le territoire (Kyle Walker, TCU Center for Urban Studies, 2011-2015). Encore une fois, la COVID-19 démontre au travers de l’exemple de New York et dans un moment extrême de la vie des hommes, les travers de tous ses bonnes intentions initiales des urbanistes et économistes pour rendre la ville plus forte dans une compétition mondiale acharnée. Une situation souvent caricaturée par la gentrification des populations sur l’île de Manhattan, la plus dense des USA. Toutefois, New York est aussi la ville la plus touchée par la pandémie avec, à ce jour (mai 2020), 1/3 des victimes pour l’ensemble du pays. Précisons que les victimes de la maladie ne se répartissent pas de manière homogène et l’île de Manhattan été fortement épargnée face aux quartiers du Bronx, Queens et de Brooklyn comme le confirme le Dr Oxiris Barbot ( NYC Coronavirus Death Toll by Eip Code Released, Patch, Kathleen Culliton, 18 mai 2020). Dans le cadre d’un communiqué de presse, elle prend l’exemple du quartier de Trebica, l’un des plus riches de NY et qui a perdu 3 habitants alors que le West Queens en a perdu 369 sur la même période.

carte : impact du nombre de morts par COVID-19 à la date du 15 mai 2020, par districts sur le territoire de New York. Source : services de santé de la ville de NY.

Architectes, urbanistes, changements

Maintenant viennent les questions qui doivent permettre les évolutions de la ville, spontanées, face aux conséquences économiques du Covid-19. Comment planifier l’instant ? Est-ce un défi pour les urbanistes et les architectes ? Oui, bien sûr. Pour les premiers, ce n’est pas dans leurs habitudes de se préoccuper de l’instant… et pour les seconds non plus ! Les deux sont formatés pour développer des projets, et un projet, ça prend du temps. Ils sont pourtant habités par le travail sur l’instant, car les choix des maitrises d’ouvrages changent régulièrement en cours de route, pourtant, le schéma de travail reste le même : travailler sur un temps long pour penser, imaginer, édifier et faire vivre un quartier ou un immeuble. C’est une forme de jouissance de regarder son œuvre terminer après un accouchement long et souvent douloureux. En ce sens, l’architecte se retrouve plus comme un peintre ou un sculpteur qui met du temps à élaborer son œuvre. D’un autre côté, la matière du sculpteur définit le temps de composition de l’œuvre tel l’argile, tout comme le peintre soumet le travail de l’aquarelle au moment qui se fige dans l’instant qui s’évapore du pinceau sur la toile.

Discussion

Aujourd’hui, une ville comme Vilnius redéploie son centre historique en piétonnier temporaire et met en place un plan de circulation déjà planifié pour élargir les trottoirs en réduisant les sens de circulation (Déconfinement, Vilnius se transforme en café géant à ciel ouvert, Lila Meghraoua, 15 mai 2020). D’autres villes italiennes font de même avec même certaines places romaines qui se libèrent pour élargir les terrasses. Le monde culturel aussi se repense face à la crise. Les villes de Paris et de Bruxelles mettent en place plus rapidement leurs plans vélos L’ensemble de ces approches (non exhaustives) démontrent deux enjeux du métier d’architecte et d‘urbaniste au service de la ville :

En premier lieu, c’est que les villes les plus agiles sont celles qui planifient à l’avance et réfléchissent sur un territoire en évolution, un territoire qui anticipe.
Le second lieu, l’agilité urbaine se mesure à la capacité de la ville à réagir vite pour mettre en œuvre ces plans lorsqu’ils sont une réponse immédiate à une problématique devenue fondamentale.
Complémentairement à ces deux enjeux, nous mettons aussi en valeur le concept d’agilité tel que développé pour l’expérience de la plaine de Saint-Denis :  une population apprenant et capable de réagir à une transformation rapide des enjeux de territoires.

La conjonction de ces 3 axes stratégiques et sociaux de la ville semble devenir essentielle pour comprendre comment mettre en place des stratégies de développement résilient afin de répondre aux enjeux du changement climatique. L’exemple de la stratégie de reforestation de la ville de Milan pour diminuer les effets d’îlots de chaleur est explicite en ce sens (Routlege Handbook of Urban Forestry, Franscesco Ferrini et al., 2017) :

  1. Développer un plan stratégique flexible, mais défini sur base d’enjeux liés aux risques à venir : proposer (architectes, urbanistes, géographes …) une vision à long terme avec la prise de conscience des enjeux pour les responsables politiques ;
  2. Négocier avec la population pour définir les potentiels : l’agilité du processus ;
  3. Définir une ligne de conduite générale, se fixer plutôt sur des objectifs qu’une temporalité jamais respectée ;
  4. Profiter des périodes opportunes (canicules, crises sanitaires, inondations …) pour communiquer sur les enjeux et les solutions : la prise de conscience factuelle ;
  5. Agir immédiatement pour transformer durablement la ville de plus en plus résiliente.

Conclusion

Finalement, ce qui manque souvent aux projets urbains, c’est la capacité de résilience du projet lui-même, souvent coincé entre les phases x ou y alors qu’aujourd’hui un projet doit être flexible tout au long de sa mise en place, telle de la plasticine à la fois la quantité de matière ne change pas, mais dont la forme initiale du modelage ne sera pas nécessairement la forme définitive à l’aboutissement du projet. La transformation sera de deux ordres : la première par la mise en place d’un processus de collaboration et de coécriture du projet avec les acteurs de la ville (et pas seulement les habitants), la seconde est d’ordre temporel où chaque crise doit permettre de faire bouger les lignes plus rapidement. Une flexibilité qui doit s’appuyer sur le développement des technologies au travers de l’Open data qui offre cette capacité de mesure instantanée dans les situations extrêmes, mais également le développement de modèles théoriques permettant de simuler les risques et opportunité en amont des objectifs définis par les municipalités. Cette partie numérique est loin d’être anodine dans le processus de renouvellement des méthodes de planification urbaine. La mesure des données en temps réel va devenir un outil d’agilité urbaine, tant pour le quotidien que pour répondre aux crises qui seront probablement de plus en plus nombreuses.

Belle journée à vous et merci de votre lecture.

Pascal SIMOENS
Architecte et urbaniste Data Curator.
Spécialiste Smart Cities et données urbaines
Université de Mons, Faculté d’architecture et d’urbanisme
Dep. Manager Smart & sustainable, Poly-Tech, Groupe Pirnay.

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