ARE YOU A LEGEND ? THE LAST OF US

Temps de lecture : 8 minutes
Mots clés : Coronarivus, réseaux sociaux, pharmakon, société, papier toilette

Il y a des moments d’une vie qu’on n’oubliera pas. L’infection du COVID-19 fera partie de ces moments, et précisons d’emblée, comme d’autres. Mais la mémoire nous fera des tours et dans quelques mois et années, je crains fort que l’ensemble de la population vaque de nouveau à ses préoccupations matérielles sans apprendre des leçons de ce qui se passe aujourd’hui. Je ne suis pas sociologue, mais suffisamment spécialiste de l’analyse des comportements sur les réseaux sociaux que pour prendre le recul nécessaire d’une certaine forme de constat.

Je ne crois plus en rien…

Telle pourrait être une des premières analyses : l’information n’a plus aucune crédibilité, d’où qu’elle vienne. Et même si le bon sens recouvre une partie de la population, l’accumulation d’information sur la toile, complétée par les rappels lancinants des autorités crée un trouble sociétal profond : Trop is te veel. Pourtant, et pour peu qu’on analyse la majorité des informations, force est de reconnaitre qu’elles sont assez cohérentes, répétitives, etc. Mais, tant s’en faut, cette abondance informationnelle a tué la cohérence de l’information. L’abondance tue la réflexion. Et tout le monde se prend au jeu, croyant bien faire en essayant de convaincre de toutes les manières possibles les récalcitrants, y compris des personnes qui ne publient jamais rien et qui se mettent à publier…

… donc j’individualise mon comportement…

La conséquence immédiate de cet afflux d’informations est le sentiment que chacun est au courant de tout et donc maitrise la situation. Chaque personne a l’impression d’avoir une solution basée sur son propre jugement. À cela, j’ajouterai aussi les outils habituels de sociologie urbaine qui démontre l’aspect suiveur de l’être humain (Hagerstrand, Milgram). Mais qui suivre aujourd’hui ? Toutes les informations sont relatives et mises au même niveau : entre les news du gouvernement, le Tweet de la ministre de la Santé, la capsule de la Première ministre, que choisir ? ET même si ces communications résultent d’une belle volonté d’informer, les vecteurs de communications ne sont jamais les mêmes et d’autant que les porteurs de messages sont de plus en plus diversifiés, médias et médium se croisent, s’entrechoquent. Il en découle confusion et le plus grand nombre, souvent ceux qui ne suivent pas les règles édictées, s’engouffre dans la singularité comportementale assumée alors qu’ils ne sont que des moutons. Ça crée une civilisation « PQ », le dernier besoin d’un être humain sur la pyramide de Maslow. Nous y reviendrons plus tard dans notre article.

Mais ce qui nous intéresse le plus est le renforcement de la gestion de la crise au travers des réseaux sociaux comme fenêtre du monde et qui posent la question de l’adaptation de nos systèmes politiques face à une société européenne devenue depuis plus d’une décennie, libertarienne sans le savoir.

… qui complexifie encore plus la gestion de crise.

Libertarien dites-vous ? Je vous renvoie aux lecteurs de Forces vives ou la grève de Ayn Rand pour comprendre mes propos. Toutefois, on peut constater que les USA, indépendamment de son président, présente une approche beaucoup directive que l’Europe et singulièrement chaque pays qui n’en fait qu’à sa tête. Je laisse aux experts les discussions du « quand » et je m’intéresserai ici au « comment ». D’une part, les décisions sont unifiées par l’état fédéral et non à l’échelle des 50 États fédérés, par une simple prééminence des règles. Parallèlement, tant la Chine que les USA ont lancé une application pour que tous les citoyens soient testés en première ligne et orientés vers les hôpitaux ou soins de santé si les symptômes étaient plus graves. D’un côté Google a offert ses services, de l’autre Ali Baba. Des démarches très centralisatrices pour ces deux pays même si les cultures sont très différentes. Nous nous attachons ici à analyser le cas américain.

Le fait est qu’un libertarien est libre et contractualise avec son voisin la vie commune. En d’autres termes, cette contractualisation est de différents ordres, mais souvent faciles à comprendre : selon notre voisinage, il y a des choses qu’on accepte, d’autres pas et fonction aussi de ce que font les autres. À un certain moment, nous trouvons un équilibre entre toutes les personnes partageant le même espace conjoint. Si cette relation peut faire sens au niveau local, il en est tout autrement pour des groupes plus grands et, à fortiori, à l’échelle d’une ville, d’un état, d’un pays.

Si les libertariens sont nés aux USA, c’est aussi parce que le pays et son organisation fédérale sont le meilleur régulateur des excès individuels en cas de crises majeures. Une hiérarchie des normes qui fait tellement défaut dans les actions politiques européennes et, plus près de nous, des actions de l’état belge. Tout cela devrait nous amener à réfléchir pour l’avenir dans un monde où les crises de tous ordres vont se multiplier.

i’m a legend

Libertariens et réseaux sociaux.

En même temps, l’augmentation des canaux de communications accentue l’individualisme et le communautarisme. L’identité n’est plus un territoire, une ville, mais bien la communauté dans la ville. C’est comme cela que des groupes de fêtards se sont amusés comme des fous jusqu’à minuit, heure du couvre-feu. Les gestionnaires de crises n’avaient pas pensé à cela… et on analysera dans quelques jours l’impact de ce phénomène, probablement avec un infléchissement moins prononcé de la courbe d’infection, reportant à d’autant plus tard la levée du Lock Down. Pour rappel, les effets de contamination sont mesurés à 6-7 jours même si les symptômes arrivent après 2-3 jours. Une fiesta de quelques heures valant 2 à 3 milliards d’euros de PIB (6 jours à 30% de l’économie paralysée) …

Mais précisons qu’une crise, c’est l’inconnu. Et même les meilleurs spécialistes de la gestion de crise ne peuvent prévoir l’incongru. L’inconnu au travers des réseaux sociaux est devenu viral, comme le virus ! En effet, qui aurait pu croire qu’une vidéo virale d’un combat dans un supermarché pour du papier toilette allait devenir un enjeu mondial et le besoin primal de survie d’une grande partie de la population ? Qui n’a pas vu ces derniers jours, un seul caddy sans un paquet de rouleaux pour le derrière de tout un chacun ? Pourtant, tous les symptômes viraux nous épargnent ce problème : la gastroentérite ne correspond qu’à 4% des symptômes. L’info n’aurait-elle pas circulé ou bien la vidéo du combat des gladiatrices des petites feuilles prédécoupées aurait-elles réveillé les besoins hygiénistes inassouvis de certains ?

Les outils numériques et gestions de la crise : le Pharmakon.

Toujours dans la lignée individualisme vs collectif, je fus très surpris par la précipitation vers les systèmes de télétravail présentés comme « la solution » alors que la majorité des gens que je connais n’utilisent jamais ces outils. Il en découle une improductivité qui va se révéler dans les jours à venir, sans compter la saturation des systèmes : les autoroutes de l’information sont comme les autoroutes des voitures : quel que soit le nombre de bandes, ce n’est pas illimité en capacité. Déjà, courant de la semaine du 9 mars, Microsoft informait ses partenaires de l’augmentation de ses capacités. Mais en fin de compte et réellement lesquelles ? Non pas que les outils soient de mauvaise qualité, mais bien que ces outils, s’ils sont mal utilisés, ne produisent rien sauf de la frustration. Un peu comme si on proposait à un jeune roulant avec un Kart de directement prendre le volant d’une formule 1. Le mur n’est jamais loin… Dans mon institution, de nombreuses formations furent proposées depuis des années… sans grand succès. La liberté individuelle a joué, l’addition se paie aujourd’hui.

Toutefois, se confirme aussi la « coolitude » des Millénials face à ces changements brusques. Il faut s’en réjouir, car ce sont eux qui devront gérer les crises à venir et ils le savent, mais pas n’importe comment. Il est du rôle des plus anciens de leur inculquer la mesure et probablement de mieux les encadrer pour éviter de faire la fête avant la mort (des plus vieux). Les outils numériques, cela s’apprend et la maturité est nécessaire pour mieux distinguer les nuances du Pharmakon, cher à B. Steigler. Par Pharmakon on entend un médicament et comme tout médicament, il soigne et il tue en même temps. Cette ambivalence est une évidence face à la crise actuelle où le trop-plein d’information tue l’information pour ceux qui n’ont pas développé un apprentissage des réseaux sociaux et autres médiums numériques actuels. Ce qu’aucune école ne propose aujourd’hui.

Je pense donc particulièrement aux jeunes qui, pour beaucoup, ont surfé sur la vague « on fait la fête, ce n’est pas grave » aidé parfois par leurs ainés. Les Whatsapp, Facebook events, etc. sont des catalyseurs de conneries en puissance parce que les gens n’ont pas encore assez de recul sur ce type d’outil. En cela, je reprends également l’analogie avec la voiture : au début du siècle dernier, les gens avaient peur des voitures beaucoup plus dangereuses que les calèches. Mais étaient-ce les voitures qui étaient dangereuses ou bien les conducteurs n’ayant jamais appris à conduire ?

Finalement, cette crise nous permettra peut-être d’objectiver certains éléments qui constituent les piliers de la société de ce début de 21e siècle. Je prends ma part avec les questions liées aux réseaux sociaux et leurs impacts sur les comportements. Un véritable Pharmakon : à la fois anxiogène, mais probablement aussi, dans les semaines à venir, l’unique lien des personnes seules cantonnées chez elles. Toutefois, les scientifiques, politiques, citoyens devront faire le bilan de leurs comportements, analyses et usages de ces outils. Et n’oublions pas, cette crise n’est pas la première et elles seront de plus en plus fréquentes à venir.

NOTA : l’ensemble des images qui accompagnent ce texte sont issues du film avec Will Smith qui se retrouve presque seul dans NY qui est en quarantaine. C’est un virologue et il travaille sur un vaccin… Les autres images sont issues du jeu vidéo The Last of Us, où un père défend sa fille dans un monde vidé de ses habitants (ou presque) et jouant sur l’instinct de survie.

Merci de votre lecture.

Pascal SIMOENS Architecte et urbaniste, Data Curator. Spécialiste Smart Cities et données urbaines, Université de Mons, Faculté d’architecture et d’urbanisme

Sources :

Coronavirus : Microsoft teams n’a pas résisté au télétravail des Européens, Numérama, 16 mars 2020
Alphabet’s Verily details coronavirus testing efforts, CNet, 15 mars 2020
In the Battle Against Coronavirus, Humanity Lacks Leadership, Time, 15 mars 2020
Vlamingen trekken massaal de grens over naar Sluis, Het Laatste NIews, 14 mars 2020
Coronavirus : les médecins admettent que l’épidémie est plus grave que prévu, Les crises, 13 mars 2020

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