CONCEVOIR DES ESPACES AVEC LA COVID-19 : DÉPLACER LES MURS, TRANSFORMER LES USAGES

Temps de lecture : 6 minutes
Mots clés : architecture, conception, offices, bureaux, covid-19, future, design thinking, espaces publics, murs, wall, public spaces, urban planning.

CONCEVOIR DES ESPACES AVEC LA COVID-19 :
DÉPLACER LES MURS, TRANSFORMER LES USAGES

Au-delà de titre racoleur (du moment qu’il y a le terme « covid-19 » dans le titre, les gens lisent…), une question de fond plus importante se pose à de nombreux spécialistes liés à la conception de bureaux pour le futur. Car, oui, le télétravail ce n’est pas tout, il y aura encore des bureaux dans les années à venir et bien plus encore aujourd’hui, je soupçonne que les responsables des ressources humaines ont déjà pris conscience de l’importance d’avoir des lieux de rencontre des employés d’une entreprise pour maintenir la cohésion et donc la cohérence de celle-ci. Pour s’en convaincre, je vous renvoie aux immeubles des GAFA que je vous avait fait visiter fin d’année 2019 (Apple Campus, Google Campus, Microsoft Campus)

Nous avions également déjà soulevé la question dans un article précédent intitulé Call for short and long terme changes To office design (Coronavirus Challenge) (7 mai 2020) organisé par le British Council for Offices et se questionnant sur le futur des bureaux, engrenages essentiels dans le bon fonctionnement de l’économie à échelle humaine. En effet, la nécessité de se rencontrer pour travailler est bien plus que simplement un lieu différent de notre bureau à la maison. Il nous impose de nous déplacer, échanger, faire vivre l’économie induite (sandwiches, after works, etc.). Toutefois, cette question de la « manière de travailler » sur un lieu n’est pas un questionnement nouveau et la mutation des zonings industriels sans âme, conçus dans les années 70 et début des années 80, sont déserté pour des espaces plus urbains, vivants, de partage d’expériences de vies. Nous en avions déjà touché un mot dans notre article Penser différemment les ZAE en Wallonie (13 septembre 2018).

Un espace confiné…vide d’urbanité

De ces constats, plusieurs options s’offrent à nous :

Aseptiser l’espace

L’une de mes craintes est d’obliger les gens à venir travailler dans des bureaux aseptisés. L’intéressant article de Joanna Partridge dans le Guardian (31 juillet 2020) nous explique que les entreprises anglaises sont sur les startingblocks pour faire revenir leurs employés grâce à une multitude de règles nouvelles : peinture antimicrobienne, coins arrondis dans les sanitaires, salles de quarantaines, traitement de l’air filtré pour les salles de réunions… toutes des techniques inspirées des hôpitaux. Ces propositions sont proposées par le président de la fédération européenne des propriétaires dans une note permettant le retour au travail du personnel et en toute sécurité. Cette approche s’inspire plus largement de la norme de construction «IMMUNE Building standard» développée par Liviu Tudor, responsable de l’FEP et qui comprend plus de 100 mesures qui peuvent être ajoutées aux bâtiments existants ou installés pendant la construction (note du 21 juillet 2020). Sans remettre en cause l’ensemble des mesures devant nécessairement faire partie du panel d’actions pour contrer toutes formes d’épidémies (et pas seulement la Covid-19), on peut également se demander si les usagers des bureaux apprécieront de se retrouver dans un hôpital déguisé… en bureaux !

Aménagement de la place Simone Veil, Ville de Reims

Massification du télétravail

La deuxième solution est la généralisation du télétravail et sans doute une très mauvaise idée. Toutes les études en cours ou déjà existantes ont démontré les limites de cette approche qui semble à la fois si simple, mais aussi si destructrice. Comme le précise bien Medhi Moussaïd, entre autres chercheurs à l’Institut Max Planck (Berlin) : L’homme est un animal social ! Et il n’y a pas que les scientifiques qui le disent, le patron de Microsoft a fait faire une gigantesque étude pendant le #StayAtHomeAndStaySafe : « Vous parlez à la personne à côté de vous et vous avez le temps de socialiser avant et après une réunion. Vous échangez un dogme contre un autre dès que vous passez du bureau au travail complet à domicile. À quoi ressemble un burn-out ou un état mental? Peut-être que nous utilisons maintenant une partie du capital social que nous avons accumulé dans cette phase de travail à domicile, mais comment est-il mesuré? » En tout état de cause, le télétravail a un impact important sur d’autres facteurs. En effet, la crise a modifié les comportements, entre autres par l’e-commerce qui a le vent en poupe avec une augmentation de 20% à l’échelle mondiale. La continuité de la crise sur de nombreux mois ne pourra qu’accentuer cette situation et affaiblir gravement et durablement les centres-villes. Or, la mixité des fonctions, mais surtout des usages contribue à la qualité de vie des cœurs de ville qui sont eux-mêmes nécessaires au développement des territoires. L’exemple de la ville de Charleroi qui a mené pendant près de 20 ans une politique d’abandon du centre-ville pour favoriser des entreprises de haute technologie en périphérie en est un exemple parmi d’autres. Aujourd’hui et depuis 10 ans (2006) la ville a inversé la tendance. Toutefois, le temps des villes n’est pas le temps de l’économie et il faudra aussi une génération pour commencer à en voir les résultats. En attendant, l’effondrement du cœur de ville a également eu des impacts sur l’attractivité des centres technologiques en périphérie. Tout est donc lié : sans travailleurs en ville, pas de centre-ville, pas d’économie territoriale équilibrée, pas d’urbanité. En ce sens, les incitations à renforcer le télétravail par les autorités, si elles sont justifiées pour des raisons sanitaires, risquent de faire vaciller toute la structure sociologique de la Belgique pour les 15 années à venir, à condition que la crise perdure en l’état.

Un Food truck comme un autre, Reims, 2020

Un territoire-lieux.

Agilité : rendre les espaces accueillants et flexibles. D’un foodtruck à un espace fun pour jeunes, en passant par la représentation théâtrale, l’espace aujourd’hui dédié à la voiture est renversé pour favoriser le sacrosaint « partage des espaces » vélo-piétons-voiture-transports publics. À cela s’ajoute la normalisation de l’espace au travers de la sécurisation : potelets, croix de saint André, bancs, etc. Dans de nombreux espaces, il est devenu quasiment impossible de recouvrir à la flexibilité totale que les espaces imaginés à l’entre-deux-guerres offraient : des espaces souvent vides, complétés d’arbres de 3e grandeur et libérant le sol, parfois complété par une fontaine ou un kiosque amovible. Seule la mobilité (lampadaires et colonnes Maurice) pouvait entraver la flexibilité de l’espace. Aujourd’hui et malgré la fréquente bonne volonté des auteurs de projets, le foisonnement conceptuel, complété des contraintes techniques, nous amène à réduire systématiquement l’espace disponible pour libérer les possibilités de toutes contraintes. Pour exemple, et nous ne sommes jamais mieux servi que par nous-mêmes, je prendrai l’aménagement de la place du pont Martine à Binche, un petit espace public de quartier que j’ai dessiné au début des années 2010. Cet aménagement se voulait minimaliste, les bancs sont intégrés aux murets de soutènement, l’éclairage est intégré dans les mêmes murs et façades. C’est un espace de convivialité où toutes les générations et la forte mixité sociale se retrouvaient et se retrouvent encore aujourd’hui. Toutefois, entre le moment de la réception des travaux et aujourd’hui, des pistes de pétanque et un espace de jeu y ont été implanté… réduisant le potentiel de flexibilité de l’espace, pourtant revendiqué par les habitants, tout comme l’aire de jeux pour les enfants et les pistes de pétanque. C’est un paradoxe et il est absolument nécessaire d’avoir de nouveaux espaces où le vide est l’enjeu pour offrir de nouvelles perspectives d’usages temporaires.

Urbaine : la ville est beaucoup plus touchée que les campagnes face aux virus. Or, l’ONU rappelle fréquemment de 68% de la population mondiale sera urbaine en 2050 soit plus de 6 milliards d’habitants dont 2,5 milliards de nouveaux habitants (ONU infos, 16 mai 2018)

Continue : le terme à la mode est « agile » et le terreau de cette agilité ne s’improvise pas. Nous devons, dans l’aménagement urbain, repenser les espaces publics comme des contenants d’autres espaces : libres pour certains et se rencontrer, remplis pour d’autres afin de développer une activité en plein air, mixte dans le temps, flexibles dans l’heure.

Nous trouvons donc ce triangle avec 3 possibilités bien différentes. Elles devraient être complémentaires pour consolider les villes dans leur développement qui, lui, ne peut s’arrêter, à défaut de s’effondrer. L’enjeu est de permettre de nouveaux possibles, mais certains collègues et confrères me diront encore « ouais, ça on le fait déjà ». Je n’en suis pas si certain que cela au regard des exigences auxquelles ils doivent répondre (par exemple les questions de sécurité pour les espaces publics avec les jolis potelets qui séparent la route des trottoirs), mais ce n’est pas le plus important.

Binche, Place du pont Martine, 2012-2020 : restriction des usages de la place avec l’aménagement d’activités sur la place elle-même. La conception initiale ne prévoyait pas d’espace pour enfants ni de jeux de boules, d’autant que la place est un jeu de boule en lui-même (sable stabilisé (couleur jaune sur la photo) et un terrain de jeu complet pour les enfants. source photo, Google, 2020,
Cooparch-RU, 2010

Discussion

Ce qui est, à notre avis essentiel, c’est de considérer aujourd’hui la continuité de l’espace urbain, sans limites physiques des usages : l’espace public est un espace construit de vide et par « construit », nous entendons la question des propriétés d’un espace intérieur. Or les espaces intérieurs offrent une quantité de services importants et souvent plus avancés que l’espace public restant assez sommaire. Les services d’aujourd’hui sont numérisés : sans connectivité, pas d’accès à l’information, mais également au partage entre individus. La connectivité des espaces entre eux est aussi un enjeu : je lis mon journal dans le bureau grâce au Wifi et je continue la lecture dans l’espace public grâce au Wifi urbain ou la future 5G. Au-delà de l’aspect anecdotique de l’exemple, les technologies embarquées, mobiles et connectées font un bond énorme ces dernières années. Cela signifie que, quel que soit l’activité proposée dans l’espace public libre, le niveau de service pour être aujourd’hui équivalent (quelques détails près) qu’un service dans un bâtiment. Ainsi, les services du centre commercial peuvent se retrouver identiques sur une place de quartier. Il n’est donc pas impossible de s’ouvrir à la réflexion de nouvelles formes d’occupation de l’espace public pour y travailler, faire du commerce, etc. C’est sous le terme de tiers lieux que ces usages sont actuellement théorisés par les auteurs Antoine Picon, Thierry Paquot, Bernard Stiegler et bien d’autres, aussi critiques, comme Marc Augé. Je pense que la réflexion doit être élargie par une transformation du concept d’espace publics traditionnel et d’imaginer l’annulation des murs qui séparent encore les bâtiments des espaces publics. Les outils numériques permettant la gestion des systèmes urbains (SIM ou BIM), les maquettes numériques (Jumeaux), les capacités des conceptions paramétriques actuelles nous ouvrent de nouvelles perspectives et modes de pensées des lieux comme des micros territoires complexes, reliant dans un même quartier notre salon à la station-service ou encore une petite chapelle abandonnée… sous un même toit, cela de la reliance des individus partageant l’espace et les communs qui les lient.

Enfin, on pourrait s’imaginer que ce type de réflexion serait inutile, car la crise sanitaire sera réglée dans les 18 mois à venir. À quoi bon alors penser à la conception de la ville pour les 20 prochaines années ? Mais pensez-vous vraiment que cette crise est la dernière ?

Belle journée à vous et merci de votre lecture.

Quelques lectures supplémentaires :

Pascal SIMOENS Architecte et urbaniste, Data Curator. Expert Smart Cities. J’ai commencé ma vie en construisant des villes en Lego, j’en ai fait mon métier. Geek invétéré, aujourd’hui je joins mes passions du numérique et de la ville au travers d’une expertise smart Cities et smart buildings en travaillant en bureau d’étude et j’enseigne cette même expertise à l’UMONS et l’ULB.

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