COVID-19 : WELCOME TO THE GHOST CITY

Principe de précaution ou principe de survie?

Temps de lecture : 5 minutes
Mots clés : pandémie, télétravail, urbanité, aménités, effondrement, villes.

Chers lecteurs,

L’avantage du continent américain, c’est sa rapidité d’adaptation, tant en bien qu’en mal. Pionnières du retour à la ville avec des cités comme NY ou SF dès le début des années 90 et intégrant le nouveau paradigme des « villes créatives », aujourd’hui elles sont frappées à des degrés divers face à la pandémie. C’est pour cela que je scrute régulièrement la littérature à ce sujet, car elle est souvent la prémisse de notre futur européen.

La première vague nous laissait présager un éclaircissement sur l’apaisement des villes avec l’arrivée massive des usagers doux. La seconde vague est beaucoup plus brutale et nous renvoie aux questionnements du télétravail qui impacte directement les villes et met en cause, selon moi, leur survie. De fait, l’obligation de télétravailler pour réduire la propagation du virus a un impact majeur sur le redéploiement des forces du travail. Un constat déjà renforcé par le déplacement de la classe moyenne aisée vers les périphéries urbaines et renforçant certaines fractures sociales. Mais au-delà de ce constat migratoire restant minoritaire eu égard à la disponibilité foncière limitée, le télétravail est en train de déséquilibrer en profondeur les équilibres urbains.

le carrefour et l’échange par excellence : la halle. arch. MVRDV, Rotterdam.

Une ville est un carrefour d’échanges et s’il n’y a plus de personnes qui peuvent échanger, il n’y a plus de carrefour donc de ville. Or, aujourd’hui, avec les achats en ligne (également favorisés par les confinements répétés), le télétravail, la disparition de la culture vivante, que reste-t-il en ville ? Certes, on m’objectera que les commerces rouvriront… et est-on certains que les gens reviendront à leurs anciennes habitudes ? À cette question, je me permets d’en douter. Après la sidération de la première vague où chacun a dû tout réinventer, la deuxième vague est beaucoup mieux organisée et forge de nouvelles habitudes : nous sommes passés d’u Tsunami à la montée inéluctable des eaux. Pour exemple, le phénomène « click and collect» qui fait transférer, tous commerces confondus, les achats réels en achat en ligne malgré la faible illusion que les commerces restent, les comportements changent. Demain, une grande devanture pourra s’installer dans un hangar, les gens auront pris leurs habitudes.

Quant à l’objet du titre de cet article, il concerne la relation symbiotique entre diverses fonctions urbaines qui sont en train de se déliter : sans emplois en ville, pas de commerces et peu de services. La ville a toujours été une adjonction d’usages, les aménités, qui développent l’urbanité. C’est un équilibre délicat et complexe qui nécessite un temps long. Il suffit de regarder le temps que peut prendre la rénovation de villes ou quartiers pour s’en convaincre. L’exemple de Charleroi avec la rénovation complète de son intraring est symptomatique : les premières réflexions datent de 2001, les premiers projets de 2006, les premiers résultats de 2012-2014… nous sommes en 2020 et la ville n’a fait que la moitié du chemin. C’est beaucoup plus lent qu’un Click and collect.

Click and collect, modèle Amazon.

Face à la question de l’émergence du phénomène de ghost city, je vous propose la compréhension de ce qui se passe dans la ville de Montréal qui m’a inspiré ce titre « Bienvenue dans la ville fantôme ! ». L’article d’Hélène Jouan titrant «Covid-19 : Montréal tente de sauver son centre-ville » (Le Monde, 25 septembre 2020) est significatif : « Les clients sont rares, seules quelques lycéennes créent un mini-embouteillage à l’entrée d’une enseigne à la mode. Les Montréalais ont déserté leur centre-ville pour se replier sur leurs quartiers, par ailleurs rendus plus agréables grâce à la piétonnisation d’un certain nombre de rues. Les commerçants finissent l’été avec un chiffre d’affaires qui a fondu de moitié. ». Et de préciser « Dans le Montréal d’avant la pandémie, près de 600 000 personnes transitaient quotidiennement par le centre-ville, dont 350 000 travailleurs. Un afflux qui faisait vivre magasins, bars et restaurants. Aujourd’hui les consommateurs ont pris de nouvelles habitudes et magasinent (« font leurs courses » en québécois) en ligne, quand seulement 8 % des employés ont réintégré leurs bureaux dans les hautes tours de la ville. « Revenez au bureau ! », plaide désespérément la maire, Valérie Plante, en s’appuyant sur l’autorisation délivrée par le gouvernement du Québec de faire revenir jusqu’à un quart du personnel, mais nombreux sont les salariés réticents à abandonner le télétravail. ». Le vers est dans la pomme, les habitudes changent et elles changent très vite. Les premiers à déserter leurs bureaux furent les travailleurs de la Silicon Valley, récemment, Proximus se posait la question de rester encore dans ses deux tours emblématiques du quartier nord à Bruxelles (Succès du télétravail : À Bruxelles, Proximus pourrait renoncer à ses tours du quartier nord, RTBF, 5 novembre 2020). Comment leur donner tord alors que les deux tours sont maintenant vides avec seulement 700 employés sur 6.000 habituellement ? Ajoutons à cela quelques acteurs mal informés qui se réjouissent de l’éviction des bureaux en ville espérant le retour à la ville… un retour rêvé, mais non fondé du constat relevé ci-devant des populations de classe moyenne qui se sauvent des milieux urbains et oubliant que la ville est un ensemble de choses et non un lieu uniquement à habiter.

Enfin, la situation est suffisamment exceptionnelle pour les villes que pour le relever : elles n’ont aucun bras de levier pour inverser la tendance. Alors que les villes furent les grandes gagnantes de la mondialisation avec la concentration des centres décisionnels, des technologies et des flux ; revendiquant d’autant plus leurs autonomies (regardons la France et la décentralisation métropolitaine), force est de constater qu’ici toutes les décisions se prennent essentiellement à l’échelle fédérale un niveau de pouvoir qui, en Belgique, n’a plus aucune compétence sur les villes… une forme de double peine.

Finalement, cette situation va probablement déstructurer les villes qui sont déjà mises sous pression or, paradoxalement, tout concoure à ce que les villes redeviennent les fers de lance des territoires : énergie, climat, technologies, télécommunications, etc. La marche du monde pousse vers les villes et la pandémie est en train de les tuer. Pas certains que toutes survivront aux soins intensifs d’autant qu’aucun responsable politique en charge de l’urbanisme ne semble s’en préoccuper. Il semble bien nécessaire qu’après tous les plans 2030,2040,2050 élaborés au début de ce siècle, nous remettions le travail sur la planche, et vite. C’est une question de survie, car notre société ne peut se passer des villes.

L’étude Paris 2050, Vincent Callebaut. En phase avec les enjeux de demain?

Pour approfondir la question :
Xiong’an, la nouvelle ville de logements post Covid-19 en Chine, Pascal Simoens, 14 septembre 2020
Concevoir des espaces après la covid-19 : déplacer les murs, transformer les usages, ibid., 31 août 2020
Quick’Eats : le shop’in home a l’avenir devant lui, ibid., 3 août 2020
Les épidémies ont toujours transformé les villes, quel vaccin pour aujourd’hui ? ibid, 11 juin 2020
Pourquoi rester dans une ville aussi chère que San Francisco quand on peut partir avec son ordinateur dans le Nevada, ibid, 19 mai 2020

Belle journée à vous et merci de votre lecture.

Pascal SIMOENS Architecte et urbaniste, Data Curator. Expert Smart Cities. J’ai commencé ma vie en construisant des villes en Lego, j’en ai fait mon métier. Geek invétéré, aujourd’hui je joins mes passions du numérique et de la ville au travers d’une expertise smart Cities et smart buildings en travaillant en bureau d’étude (Poly-Tech Engineering) et j’enseigne cette même expertise à l’UMONS et l’ULB.

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