UNE MÉGAPOLE CHARLEROI-MONS-LA LOUVIÈRE : LES VILLES MOYENNES HENNUYÈRES PEUVENT-ELLES ÊTRE CRÉATIVES ?

Temps de lecture : 5 minutes
mots-clés : valencia, Charleroi, Mons, La Louvière, transports, villes créatives, intelligence, industrie 4.0

Chers lecteurs,

Mon travail rédactionnel sur ce Blog vous a déjà largement parlé de la question des villes créatives :

Je vous conseille particulièrement le dernier article qui retrace les critères qu’Amazon avait fixé pour installer son second centre décisionnel… et enfin décider de s’installer à New York. Le résultat de cette compétition était un peu attendu et avait mis en exergue la prédominance des villes mondiales dans le modèle des villes créatives cher à Richard Florida qui a développé une théorie du développement des villes qui s’est avéré jusqu’à aujourd’hui assez juste.

Dans le même temps, toutes les villes moyennes se cherchent et tentent de grappiller les miettes de ces très grandes villes du monde. L’une d’entre-elle est Valencia : une ville de 790.000 habitants pour une agglomération de 1,8 millions. Au vu des chiffres, les Belges pourraient se dire que c’est plus proche de Bruxelles que de Gand, Liège ou Charleroi. Pourtant, c’est moins simple qu’il n’y parait. La ville de Valence est dans l’ombre de ses grandes sœurs : Madrid et Barcelone qui sont à quelques instants de la ville en TGV. En outre, il devient difficile de prendre sa place dans une pays très centralisé comme l’Espagne, malgré des apparences de fortes autonomies (réelles pour le pays Basque et la Catalogne, beaucoup moins pour les autres régions).

Valence est une ville qui offre pourtant de nombreuses caractéristiques propres aux villes créatives de second ordre et qui s’inspire des règles énoncées par Ricard Florida :

  • Une ville assez bien connectée : les transports publics sont très performants (transports de nuit & métro de type RER) et un aéroport (connecté au métro) offre un accès à l’Europe. La gare est relativement bien connectée à Madrid mais il lui manque une position plus structurante le long du couloir Euromed (lignes TGV à l’étude entre Barcelone et Alicante). Enfin, un port méditerranéen de premier ordre, orienté vers l’Afrique et remarquablement placé pour le transbordement des containers vers le reste de l’Europe à partir du canal de Suez.
  • Une offre culturelle remarquable, basée sur le flagship de la cité des sciences imaginée par l’architecte Santiago Calatrava.
  • Une offre de commerces et services dignes d’une ville de plus d’un million d’habitants.
  • Une vie nocturne diversifiée, quartiers par quartiers, chacun avec leurs spécificités.
  • Un coût immobilier raisonnable avec une densité (durabilité) assez remarquable, une côte sans trop de pression foncière touristique et des écosystèmes (Albuféria) préservés… de justesse.
  • Une université de réputation nationale couvrant l’ensemble des domaines nécessaire à l’évolution de la ville.
  • Une offre sportive de premier ordre (FC valencia).

Toutefois, malgré cette belle carte de visite, Valence n’arrive pas à casser le plafond de verre des grandes villes mondiales et créatives. La question du club de foot mérite notre attention : ce club a tenté de se positionner parmis les meilleurs d’Europe accompagné de la folie des grandeurs et la construction toujours inachevée d’un nouveau stade au nord de la ville. Aujourd’hui, le club a une position très honorable au milieu du classement européen tout en brillant, de temps à autre, dans la ligue nationale et espère un nouveau stade pour dans 2 ou 3 ans. De nouveaux la ville se situe entre-deux.

Ce sont les cerveaux qui font les villes d’aujourd’hui.

Aujourd’hui, les choses pourraient peut-être changer : une nouvelle orientation des envies des cerveaux qui constituent le socle des villes créatives. En effet, le modèle floridien des années 1990 était de construire les infrastructures urbaines pour attirer « les jeunes cadres dynamiques ». Aujourd’hui, ces cadres se lassent de cette efflorescence dégoulinante de certaines villes mondiales, préférant des villes plus raisonnables… et durables. D’autres nouvelles questions se posent aussi.

Usbek et Rica nous propose un chouette article sur ce sujet et qui nous permet de mieux étayer notre analyse : « La circulation internationale des cerveaux a désormais un impact plus fort que la circulation des capitaux » (10/11/2022). Dans cette tribune, Pierre Veltz, professeur émérite à l’École des Ponts ParisTech spécialiste de l’organisation des entreprises et des dynamiques territoriales, nous livre son regard sur trois géographies de l’industrie du futur. Mais le plus important est ce qui est entre les lignes : la qualité de vie s’appuie non seulement sur des infrastructures de qualité (là, rien de neuf sous le soleil), mais aussi sur une dimension plus raisonnable des villes face aux mégapoles mondiales (Paris, Londres, …). La raison est la relocalisation industrielle et dans ce cadre-là, la proximité entre en adéquation avec les ambitions des jeunes d’aujourd’hui : durable et engagé vers l’avenir et localement.

Pierre Veltz précise : Les usines du futur seront de plus en plus automatisées et elles emploieront du personnel de plus en plus qualifié. Dans notre vieille Europe, il ne faudra pas compter sur elles pour recréer de grandes masses d’emplois. Mais de nombreux jobs seront créés à la périphérie de la fabrication : services divers, maintenance, conception des produits et des process, etc.  C’est ce complexe d’activités que j’ai qualifié de monde « hyperindustriel ». La réindustrialisation est aussi stratégique du point de vue de la souveraineté, du maintien de la compétence technique et de la résilience, comme nous l’avons expérimenté pendant le Covid. À l’échelle mondiale, un énorme changement est amorcé :  la numérisation et l’automatisation vont permettre de ramener dans les pays développés de nombreuses productions délocalisées. Les robots nous font peur, parce que nous y voyons des suppressions d’emplois. En réalité, ils vont accélérer le retour de la production dans nos pays riches. Les territoires en reconversion industriels sont en première ligne pour recevoir des usines (la taille compte pour la production !) même si les emplois ne seront pas à la clef. Ces emplois seront pourtant à fort pouvoir financiers et avec des exigences rappelées dans celles d’Amazon pour son second centre décisionnel.

Paradoxalement, les villes mondiales n’ont pas et n’auront pas cette capacité de réindustrialisation et nous ne parlons pas ici d’une petite industrie artisanale avec deux imprimantes 3D mais bien des productions à l’échelle des populations de dizaines de millions. Quelles pistes alors dans nos territoires post-industriels?

Et Charleroi dans tout cela ? Pas toute seule mais essentielle

Dans la fameuse banane bleue, les villes secondaires sont souvent des villes en reconversion… elles se cherchent. Cette nouvelle opportunité décrité dans notre article de référence offre de belles perspectives, mais à condition que ces villes offrent les mêmes services que la ville de Valence et qui se suffit à elle-même sans partager son pouvoir et territoire. Valence va profiter du développement de son port, premier port d’Espagne en équivalent EVP, associé à une qualité de vie remarquable avec des infrastructures préparées pour les villes créatives. Avec le nouveau paradoxe industriel qui prendra 15 à 20, elle semble toute prête dès aujourd’hui en accompagnant la logistique et la transformation venant des containers du monde entier.

Une qualité qui doit se mesurer à l’échelle de ce qui reste à faire dans l’agglomération carolorégienne et, plus largement de territoire urbain et industriel du Hainaut qui représente, lui aussi, plus d’1 million d’habitants :

  • Un réseau de transports en communs de premier ordre et transfrontalier avec une gare internationale (trains de nuit) à Mons et interconnectée dans le triangle Mons-Charleroi-Maubeuge avec Charleroi comme hub hennuyer central connecté à un aéroport. Ce réseau doit encore être amélioré avec une liaison optimisée avec la gare de Fleurus-BSCA (Mons-Ottignies + Charleroi-Louvain) et le maillage du tram/pré-métro dans l’agglomération carolorégienne et particulièrement avec les zonings au nord avec la création de nouvelles lignes autonomes de la boucle du centre ville.
  • Le renforcement de la qualité de ville dans le centre-ville de Charleroi comme tête de pont de cette méga-agglomération. La densification du centre-ville de Charleroi par l’augmentation (le doublement) des populations sur le site de l’ancien hôpital ainsi que du parking du palais des Expositions. Cet enjeu est régional.
  • Le maillage de l’université entre Mons et Charleroi est essentiel avec la création de facultés à part entières à Charleroi, sur le modèle de l’université Aix (sciences humaines) – Marseille (sciences dures) et ses 86.000 étudiants… Pêut être en créant une grande université du Hainaut  incluant Condorcet et l’UMONS, avec l’appui de l’ULB. ce serait une université de plus de 40.000 étudiants.
  • Un autre maillage est à améliorer : la culture avec la nécessité d’une salle de concert de type zénith (2.000) en parallèle à l’avènement du nouveau stade de Charleroi qui sera d’échelle nationale. La culture est aussi l’offre muséale. Cette offre est actuellement déséquilibrée vers Mons. Un maillage complémentaire devrait être imaginé entre Mons et Charleroi pour appuyer une meilleure distribution.
  • Les loisirs sportifs doivent être développés dans la région du Centre. Son offre hospitalière et sportive , située au cœur de la mégalopole est tout à fait justifiée.
  • Il reste la question de l’offre de loisirs : le maillage entre Pairi Daiza, Legoland et les barrages de l’eau d’Heure, maillés des rivières telles la Sambre ou la vallée de la Trouille, sans oublier les canaux exceptionnels (ascenseurs, etc.) et quelques parcs urbains de toute beauté sont un atout majeur de bien être et qualité de vie.

La mégapole bipolaire Charleroi-Mons s’appuyant sur la métropole carolorégienne est une idée transgressive pour certains montois. Mais elle est la condition nécessaire pour capter les cerveaux qui désireront s’installer dans notre territoire, ces mêmes cerveaux qui détermineront la localisation des futures usines et non les aménagements des zonings tels qu’on l’imagine encore aujourd’hui.
Penser un territoire de 1 millions d’habitant est tout autre que les trois entités actuelles qui sont beaucoup trop morcelée (intercommunales, transports en communs, etc.). Nous ne prendrons que l’exemple des BHNS qui sont actuellement développés à Mons et à Charleroi… dans deux sociétés de transports différentes ne permettant pas de mutualiser les compétences de conception, mais surtout de gestion du quotidien.

Toutes ces idées nécessitent une condition initiale fondamentale : maitriser la mobilité de demain. Les transports en communs (train, tram, bus) doivent être complètement revus. Il est inadmissible que ¾ des habitants de cette mégapole n’aient pas un accès à moins de 35 minutes de l’aéroport de Charleroi, quelque soit l’endroit où ils vivent. Il en sera de même pour la gare de Mons demain qui voit son avenir avec des trains de nuits.

A cette seule condition, le Hainaut industriel pourra capter l’industrie du 21e siècle. C’est déjà aujourd’hui que cela se passe. Prévoir l’avenir, c’est le préparer.

Merci de cette lecture.

NOTA : toutes les photos sont des photos personnelles issues d’un de mon dernier voyage à Valencia.

Pascal SIMOENS Architecte et urbaniste, data Scientist. Expert Smart Cities. J’ai commencé ma vie en construisant des villes en Lego, j’en ai fait mon métier. Geek invétéré, aujourd’hui je joins mes passions du numérique et de la ville au travers d’une expertise smart Cities et smart buildings en travaillant en bureau d’étude (Poly-Tech Engineering) et j’enseigne cette même expertise à l’UMONS et l’ULB.

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