NEW SMART CITIES (Stat of Art II) : Quayside, Toronto, Side Walk Labs approach or rethinking the Project methode to think better smart.

source: n.c.

Temps de lecture : 20 minutes

Je m’étais engagé à vous parler du nouveau projet de Google et des Smart Cities. Les vacances (même si c’est déjà un peu la rentrée) sont propices à l’écriture… voici dont un article un peu plus long qu’à l’habitude mais une longueur nécessaire au regard des enjeux sous-jacents à la problématique générale de la conception des quartiers intelligents. Nous espérons que la lecture de cet article vous permettra de mieux comprend les interactions nouvelles entre les acteurs et le jeu des données pour la mise en œuvre des nouveaux quartiers tout autant que les grands immeubles /projets sensibles en milieu urbain…. Et n’oubliez-pas que votre serviteur est là pour vous conseiller!

Cet article s’inscrit dans le prolongement de notre précédente publication relative au quartier de Belmont à Phoenix et sponsorisé par Bill Gates. Certains éléments critiques sont considérés comme acquis et ne sont pas repris dans notre article sur Toronto mais en substance, le projet de Bill Gates pêche par un projet technique qui est incapable de répondre à une problématique des comportements qui doivent également être favorisés par une conception urbanistiques adaptée et une architecture ascétique en milieu climatique difficile. En d’autres termes, les calculs ne semblent pas pouvoir donner confiance aux pouvoirs publics face aux enjeux majeurs soulevés alors que, justement, on aurait pu penser que les algorithmes des modèles numériques auraient pu mieux donner des réponseq aux questions posées. Ces liens entre données, contexte et habitants semblent avoir été mieux appréhendés par Alphabet Inc. (Holding de Google Inc.) dans le cadre du projet Quayside bien que ce quartier fait tout autant polémique auprès des habitants de la ville de Toronto, mais pour de tout autres raisons.

localisation de SideWalk Labs, Extrait de Google Inc. map, 26 juillet 2019

C’est le 24 juin 2019 que Google Inc. a dévoilé officiellement ses projets pour le quartier des docks de Toronto qui, comme beaucoup de villes, tente de se réapproprier les berges de son fleuve/rivière/lac au travers du projet Waterfront Toronto face au lac Ontario. Comme le montrent les premières communications sur Twitter de SideWalk Labs, le concept présenté a nécessité plus de 18 mois d’étude après la désignation du consortium liant Google Inc. avec la ville.

le tweet révélant le partenariat entre Google Inc. et la ville de Toronto, 17 octobre 2017

SideWalk Labs est l’entreprise en charge du projet et de l’ensemble du processus dans le cadre du Holding Alphabet Inc. et, plus largement, l’outil de Google Inc. pour les villes intelligentes puisque celle-ci devrait développer des partenariats avec 16 autres villes dans le monde.

A la lecture des engagements de l’entreprise, le projet est particulièrement ambitieux : Sidewalk Labs est en train de concevoir un district dans le secteur riverain est de Toronto pour relever les défis de la croissance urbaine, en partenariat avec l’organisme tripartite Waterfront Toronto et la collectivité locale. Cet effort conjoint, appelé Sidewalk Toronto, vise à faire de Toronto la plaque tournante mondiale de l’innovation urbaine. (Site internet de SideWalk Labs, visité le 26 juillet 2019).

Plus précisément, le projet est déjà extrêmement détaillé et s’organise autour de la puissance de Google Inc. dans le cadre de l’analyse des données pour la détermination des comportements et usages dans la ville et à partir des données collectées. La présentation est sans équivoque à ce sujet et commence par planter un décor idyllique (extrait de la plaquette générale, traduit par l’auteur): Quand on demande aux Torontois ce dont ils rêvent pour leur futur quartier, on n’entend pas parler de rêves de jetpacks et de voitures volantes. Nous n’entendons pas parler des gratte-ciels modernes du XXIe siècle et des finitions flashy. Ce que nous entendons, ce sont des rêves beaucoup plus basiques, plus humains, plus fondamentaux. Un endroit avec des rues plus sûres, plus d’air propre, plus de trottoirs praticables ; un endroit où les gens sont plus engagés dans le monde réel qu’avec leurs téléphones ; un endroit à la fois inspirant et abordable ; un endroit accueillant pour les artistes et les entrepreneurs, pour la classe créative et la classe ouvrière. Un endroit où, tout simplement, tous ceux qui le souhaitent peuvent l’appeler « chez soi » (SideWalk Labs, 2019). A cela s’ajoute une iconographie adaptée afin de laisser rêver ainsi que l’extrait de phrases exprimant les « envies » des personnes récoltées au travers des bases de données de Google Inc., sans pour autant en fournir les sources exactes

iconographie de modèles pour la plaquette SlideWalk Labs, volume 0, juin 2019

En d’autres mots, une machine de guerre promotionnelle similaire à tout projet de développement immobilier dans des grandes villes comme Toronto et justifié par les enjeux immobiliers révélés par quelques chiffres glanés dans le Masterplan:

Surface  
Total 76 Ha
Phase 1 5 Ha
Coût total de l’investissement sur le quartier (Phase 1) 900.000.000 $ canadiens (616.000.000 €)
Complété par le LRT (Light rail transport) 1.2 milliard $ / 800.000.000 €
Financement du consortium SideWalk Labs 1.3 milliard $ / 885.000.000 €
Emplois 44.000
Taxes 10% des montants investis/10 an
Logements :  
Nombre 4.250
2 chambres et + 40%
En location 40%
En dessous de la valeur moyenne du marché 40% (à 95% de la valeur du marché), soit 1.700 logements pour la phase 1

Tableau synthétique des données d’investissement du quartier Quayside à Toronto, source SideWalk volume 3, juin 2019

le périmètre du site global de SideWalk et du projet Quayside (Phase 1 en bleu), source SideWalk volume 0, page 51, juin 2019

Outre les images idylliques produites par un groupement de pas moins de 90 concepteurs, professeurs d’université, consultants spécialisés, agences d’urbanisme et d’architecture dont le célèbre Heatherwick Studio auteur de projet avec BIG du nouveau centre décisionnel de Google Inc. dans la Silicon Valley, il ne fait aucun doute que ce projet est une pure création de Google Inc. et, plus particulièrement Larry Page et de son rêve, la «Google Inc. Island » (HAWKINS, 2016) aussi appelé plus communément « internet City » imaginant une ville où tout est interconnecté sous la forme ville-homme-machine et où les données sont au cœur du processus d’interconnexion. 3 ans plus tard, le projet Quayside est déposé, excluant explicitement un quartier mesurant les données de tous et tout le temps (et pour cause ! cfr. Ci-après) même si l’objectif est implicite. Concrètement, la proposition de quartier s’appuie sur une vision chapeautant différents principes (analyse basée sur les différents volumes du Masterplan).

Une vision : combiner des habitants urbains avec les technologies de pointe pour développer de nouveaux standards en matière de développement durable, coût de l’habitat, mobilité et développement économique.

Des principes permettant de mettre en œuvre cette vision :

  • Un système de mobilité plus sûr et plus efficace que le véhicule privé et à un prix moindre. Le consortium précise la nécessité essentielle de mettre en œuvre un tram reliant le cœur de la ville (Business District et Down Town) avec le Waterfront pour la réalisation de leur projet. Ils le budgétisent d’ailleurs à près de 800 millions d’euros financés par la revalorisation des parcelles adjacentes au tracé projeté.
le maillage LRT/Tram dans le cadre de la mise en œuvre du projet SideWalk Labs, Source SideWalk volume 3, page 41, juin 2019

Au-delà de cette infrastructure, les véhicules autonomes (Waymo) sont bien présents. Leur approche de la rue connectée est entièrement dédiée à l’usage des données et des principes d’optimalisation grâce aux technologies connectées comme la 5G ou le Wifi urbain.

[1]

  • La construction de l’habitat et la gestion du marché immobilier plus efficace pour rendre le marché plus abordable. Cette approche inclus la volonté de créer du logement plus flexible dans le temps, le développement de la mixité en faisant supporter des coûts à des activités mieux valorisées, mais également l’intégration de la conception paramétrique au travers de nouveaux modèles de production et de construction des immeubles (Impressions 3D, maquettes numériques, BIM…). Nous notons également la volonté de renforcer la création de quartiers piétons afin de délaisser la voiture et ses infrastructures dont les coûts sont répercutés sur les logements (p.e. parkings).
  • La création d’un nouveau standard de développement durable par la combinaison de technologies innovantes permettant de réduire de manière substantielle la consommation d’énergie (smartgrid, chauffage mutualisé, énergie solaire…), le recyclage des déchets (compostage), la réduction du taux de rejet de carbone (constructions en bois massif pour l’ensemble du quartier). La volonté énoncée est véritablement de créer un modèle reproductible (Blueprint) pour la création de quartiers à énergie positive s’inspirant des normes passives. Ce volet s’appuie fortement sur les objets connectés et les modèles d’optimalisation de la ville intelligente, cela y compris dans la gestion des risques de tempête.
  • Le développement d’espaces publics dédiés intrinsèquement à chaque individu vivant sur le site. Une démarche qui renvoie à la relation entre les données personnelles que chaque émet avec son smartphone et la création d’espaces qui s’adaptent en fonction des populations qui les occupent. En outre, la question de la sécurité est omniprésente dans la démarche, partant du principe que si les espaces publics sont sécurisés, ils seront utilisés par le plus grand nombre. Un usage intensif qui génère une convivialité tout au long de l’année.
  • Le développement d’une communauté propre au quartier au travers des échanges de données. L’ensemble de ces données permettant de développer des services adaptés à la communauté. Le sens de communauté est à interpréter dans l’approche anglo-saxonne des relations des personnes entre elles, relevant d’une adhésion personnelle plus que d’une adhésion à un système (démocratique) comme les pays latins le développent.
  • Un réseau ouvert (Open data) permettant le développement des innovations urbaines. La connectivité est omniprésente et doit permettre le développement de nouveaux liens et services entre les personnes afin de permettre une meilleure résilience du quartier. La démarche s’appuie sur le principe que la capacité de résilience est améliorée par l’échange de la connaissance fine des habitants eux-mêmes.

La définition de ces guides de conception s’appuie sur une méthodologie globale tenant compte des envies des habitants et usagers, complétés par 75 experts (p. 71). Le consortium présente dans son Masterplan (pp 70-71) les périodes clefs d’élaboration du projet avec leurs objectifs qui se répartissent entre novembre 2017 mai 2019 et regroupant pas moins de 4 réunions de concertation (rondtable). Des réunions qui ont un succès certain avec une fourchette allant de 400 à 600 personnes présentes IRL et 1.000 à 8.000 personnes via le livestream. Ces grandes réunions participatives sont complétées par des réunions de co-design avec des groupements citoyens ou lobbys (p.e. PMR) et qui représentent 70 heures de travail supplémentaires.

Dès mai 2018, soit à peine 5 mois après l’engagement du consortium, SideWalk Labs présente son approche de la gestion des données appelée cadre politique d’utilisation responsable des données (p. 70) en exposant leur approche en manière de confidentialité, gestion, accès et sécurisation des données. Ils proposent la mise en place d’une fiduciaire des données (data Trust) liée spécifiquement au projet, se détachant ainsi de la gestion centralisée de Google Inc./Alphabet Inc. et dans le but de donner confiance aux usagers futurs. Notons que la vitesse du processus peu laisser rêveur en Europe si on considère que les experts mettaient également à disposition des citoyens des prototypes (chaussée modulaire[2], systèmes de construction durable) dans le cadre des propositions intermédiaires et exposés en continu dans les bureaux du de SideWalk Labs.

Participants à une table ronde dans les bureaux de SideWalk Labs. Source SideWalk volume 0, page 77, juin 2019. Crédit : David Pike.

À l’analyse des 255 pages du Masterplan, il y a de nombreuses raisons d’être, à tout le moins, impressionné par ce projet qui semble avoir évité les écueils du passé :

  • D’un point de vue urbanistique, le projet s’inscrit dans une démarche plus inclusive malgré la notion de quartier nouveau. En effet, il est ici question d’un projet urbain sur des friches et adjacent au centre-ville. En ce sens, il se démarche des projets tels que Masdar, Songdo ou encore Belmont. Les propositions d’aménagements ne sont pas innovantes dans leurs formes mais plutôt dans leurs usages par l’intégration des données dans la définition de l’organisation spatiale qui se transforme au gré des besoins des habitants, de leurs propositions et de la temporalité de l’affectation de l’espace dans la journée (espace public) ou sur un temps long (architecture).
  • D’un point de vue de la ville durable, le projet inclut l’ensemble des processus systémiques de la ville faible consommatrice d’énergies. L’engagement sur la construction de l’ensemble du quartier avec du bois structurel est également à souligner dans le 2e pays producteur de résineux dans le monde (FAO, 2017) et favorisant les cycles courts. En ce qui concerne la mobilité, la démarche est relativement traditionnelle (LRT)[3] et permet le constat que les mobilités individuelles, bien qu’optimisées ne sont pas suffisante, considérant que le projet favorise un transfert multimodal entre le piéton, les véhicules partagés et les transports publics de masse.
  • D’un point de vue architectural/espaces publics, le projet offre une couche innovante et encore peu développée en lien avec les processus de conception paramétrique en architecture ainsi que de l’impression en 3D mais également dans la conception de logements aux dimensions flexibles en fonction des évolutions générationnelles comme le propose Kaplan (2012) dans son analyse des ruptures numériques sociétales. Une démarche suggérant une plus grande flexibilité formelle de la conception des espaces tant publics que des projets architecturaux. Le temps est devenu une donnée mesurable, au-delà des 3 premières dimensions et les prémices de l’intégration de cette nouvelle mesure est ébauchée dans les intentions du projet. Une démarche que Google Inc. a déjà explorée dans le cadre de l’étude de son nouveau centre décisionnel à Montain View développé par les architectes D. Radcliffe et B. Engels.
  • D’un point de vue de la ville intelligente, le projet s’inscrit dans la lignée des grands projets urbains de la ville créative (LANDRY, 2008) en introduisant l’inventivité de la ville numérique (NAM & PRADO, 2011) et l’intelligence collective (BEN LETAIFA, 2015). Les 4 blocs (environnement, infrastructures, gouvernance et citoyenneté) sont tous traités avec le même intérêt, rendant le processus de conception très systémique et transversal, se rapprochant du City Protocol.
axonométrie du projet Quayside Toronto, source : SideWalk Labs, Volume 0, p 98-99.

La gestion des données du projet Quayside

Malgré ces belles images, le projet n’a toujours pas convaincu une partie des habitants de Toronto et, plus largement les citoyens canadiens (représentés par la CCLA[5], quelques activistes et universitaires), en ce qui concerne la gestion des données. L’association a attaqué à trois niveaux de pouvoirs : municipal, provincial et fédéral afin de stopper complètement le projet de Google Inc.. (PEARSON, 2019). Selon la plainte déposée par la CCLA contre SideWalk Labs et la ville de Toronto, la demande a pour objet l’annulation des conventions liant la ville et le consortium. En outre, il est demandé un jugement et condamnation de la ville et le Waterfront project pour viol des données personnelles des Canadiens par le lancement du projet de Quayside basé sur le constat que si nous avons le droit de mettre Alexa dans notre habitation et d’accepter ses conséquences, il en est tout autrement pour un morceau de ville complet (M. Bryant in ibid.). Parallèlement un lobby de défense s’est créé sous le pseudonyme #BlockSideWalk réclamant une plus grande transparence.

Il faut préciser que la loi sur les données privées au Canada (LPRPDE[6]) est basée sur le consentement des individus à partir du moment où ils sont informés sur les 4 éléments clefs suivants :

  • Quelles sont les informations personnelles collectées ?
  • Avec qui seront-elles partagées ?
  • Pour quels objectifs ?
  • Quels sont les risques et conséquences si l’on ne donne pas son consentement ?

À l’analyse, cette loi s’insère entre le modèle américain et européen. Le modèle américain libère toutes les données dans le domaine public sauf celles que chacun désire maintenir privées. En d’autres termes, les individus diffusent par défaut toutes leurs données produites sauf celles qu’ils considèrent spécifiquement privées et pour cela, ils doivent informer les entreprises collectrices de ces données afin de ne pas les diffuser. Une situation venant de l’ambiguïté des lois fédérales et de la constitution (3e et 4e amendement) qui s’interprète à l’avantage des prestataires de services plutôt que des individus (BELLANOVA & De HERT, 2009).

Le modèle européen (RGPD) est à l’inverse, développé sur base du principe que toutes les informations qui sont diffusées restent propriété de celui qui la produit. Par conséquent, les entreprises ne peuvent faire consentir leurs utilisateurs à utiliser leurs données pour elles-mêmes. Le RGPD est une contractualisation entre l’individu et l’entreprise qui collecte l’information pour ses seuls services (VOIGT & Von dem BUSSCHE, 2017). Le Canada s’inscrit au milieu de ces deux systèmes en obligeant les entreprises d’informer de la collecte des informations, de ce qui sera partagé et des conséquences du non-partage de ces données.

https://businessdigital.fr/cercle-vertueux-rgpd/

Toutefois, dans le cadre d’un projet urbain et de sa complexité holistique, il apparait complexe de définir continuellement les usages qui seront faits des données. Plus particulièrement, le paradoxe des phénomènes urbains et des mesures actuelles est que le bloc le plus délaissé de la ville intelligente (et aussi le plus complexe) est celui de la citoyenneté ; vouloir lui redonner le pouvoir ne peut se faire que par la libéralisation des données tenues actuellement par les grands opérateurs numériques. Mais ce processus est en contradiction avec la gestion privée des données qui ne peut être contractualisée entre tous les citoyens. Le projet de sideWalk labs est donc tenu à un fil, confirmé en cela par la décision du conseil municipal de Toronto qui a décalé de 3 mois minimum (septembre 2019) la décision sur le projet Quayside (O’KANE, 2019). Selon les mêmes sources d’informations, la ville ne devrait seulement approuver définitivement le projet qu’après une analyse approfondie qui aboutirait à une décision en juin 2020. Parallèlement à ce constat, le directeur de SideWalk labs a précisé au Comité de l’accès à l’information, de la protection des renseignements personnels et de l’éthique du conseil communal de la ville que son entreprise générera des revenus complètement différents de ceux de Google Inc. (CURRY & O’KANE, 2019). M Doctoroff[7] précise que nous (SideWalk Labs) n’avons aucun intérêt à monétiser les informations personnelles et que le développement immobilier, le financement d’infrastructures et la mise à l’essai de nouveaux produits, tels que des logiciels de gestion du trafic, constitueraient les trois principales sources de revenus de SideWalk Labs (ibid.).

En synthèse, cette problématique relève bien des enjeux urbains actuels où la ville intelligente devient la norme et que cette norme implique certains questionnements sur la manière de mettre en œuvre ce nouveau processus urbain. Des questions qui renvoient aux théorisations développées au paragraphe 1.2 et qui mis en application, confrontent l’ensemble des acteurs de la ville à de nouveaux questionnements tels que la notion de « tiers de confiance » au travers de la gestion des données (ARNAUD, 2009). Le modèle de Toronto démontre ainsi ses limites : Quayside est un laboratoire pour Google Inc. afin d’exporter ses technologies d’optimalisation des villes au travers de la gestion des données. Certes, il se peut que les données soient sécurisées et imperméables aux autres données du groupe Alphabet Inc. tel que le propose SideWalk Labs avec la création d’une fiduciaire, mais le citoyen reste un fournisseur de données sans garantie du retour sur investissement de cette production. Finalement, c’est ce qui fait que la ville est ville et son urbanité qui est remise en question par de nouvelles formes de contractualisations. Hier la ville produisait de l’espace ensuite accaparé par les habitants. Les interactions qui en découlaient créaient de la valeur partagée. Aujourd’hui, ce que SideWalk Labs propose c’est d’optimaliser ou augmenter les interactions en contrepartie d’un accaparement d’une partie des valeurs produites dans les espaces urbains et architecturés, et aucun instrument ni acteur urbain ne propose de contractualiser cette plus-value ou, à tout le moins, de garantir un équilibre entre les développeurs de la ville et les citoyens (produsers[8]). Cela pose la question du tiers de confiance tel que défini historiquement comme les professions libérales et dont l’architecte fait partie : une personne garant de l équité régalienne.

source : n.c.

Données et ville intelligente : mise en contexte systémique

L’équipe d’urbanistes et de technologues de SideWalk Labs explore de nouveaux concepts pour améliorer la vie urbaine de Toronto, faisant de Quayside le laboratoire innovant de la ville de demain et réplicable ailleurs dans le monde. Plus largement et au regard des deux exemples de Phoenix et Toronto, nous sommes en droit de nous demander quel est l’apport de la surcouche de données dans la création de villes ou de quartiers dits intelligents ? Le processus des villes intelligentes, bien que basé initialement sur le potentiel humain (Florida) et le développement durable (Bruntland), a d’abord proposé une théorisation fortement orientée sur les fonctions (mobilité, qualité de vie, économie, développement durable, infrastructures et techniques). Plus récemment, des questions d’innovations sociales se sont précisées (Nam & Prado, Kaplan) et la fonctionnalité remise en cause (Green, Picon) pour une démarche plus intégrative (Ben Letayfa) des différentes approches. Il en a découlé une analyse plus holistique, un système des systèmes proposé par le City Protocol qui définit les données comme le fluide qui circule au travers de l’ensemble des fonctions urbaines et individus/acteurs/communautés de la ville. Le projet de Toronto applique l’ensemble de ces démarches et néanmoins bute face aux enjeux des données privées. Non pas que les communautés refusent la mise à disposition de leurs données (ils deviennent mêmes producteurs de leurs propres cartes (JOLIVEAU, et al., 2013)), mais bien qu’ils ne fassent pas confiance de ce qui sera fait avec et surtout de la manière dont elles seront utilisées lorsqu’on touche à l’intime du quotidien et de la banalité de la journée. En d’autres termes ils exigent la garantie du caractère hermétique de leur identité et la maitrise de celui-ci (McGEER, 2004 ; PETTIT, 2004). Les auteurs de projets sont confrontés au rapport entre le mépris et la confiance ainsi que de son ambivalence[9] face aux nouveaux enjeux de la complexité du développement urbain au travers des nouvelles technologies (GLANCE, 2018).

Toutefois la confiance reste un concept moral pas très scientifique (LE MOIGNE, 1991) et est difficilement mesurable auquel cas, les informaticiens de Google ou de tout autre GAFA auraient déjà introduit un algorithme de confiance. Il en est tout autrement, puisque la force des sites Trip Advisor et autres EBay est liée à l’accumulation de notes des utilisateurs. C’est donc une confiance partagée qui est proposée par l’ensemble des utilisateurs complété par la reliance pluri communautaire qui se dissocie ou s’agrège dans le temps, et cela, avant même l’arrivée des plateformes socionumériques (MATZAT, 2004).

Une démarche qui, par certains points, ressemble à la technologie Blockchain et définit par Yves Caseau avec Serge Soudoplatoff (2016) comme une technologie novatrice qui permet à des utilisateurs d’effectuer des transactions, financières ou non, garanties et auditables par tout le monde, sans avoir besoin d’un tiers de confiance. Après chaque transaction, une nouvelle ligne vient se greffer au bloc, formant une chaîne indéfectible : la blockchain. Elle incarne le livre de compte 2.0, l’historique de chaque transaction étant répertorié dans un registre décentralisé et redistribué. La complexité des algorithmes utilisés rend ces transactions infalsifiables. Si la technologie nous importe peu dans ce travail, l’approche technologique nous semble intéressante et son analogie avec la problématique soulevée ci-devant parait résumer l’ambiguïté actuelle de la ville intelligente.

La Blockchain propose la sécurisation et la traçabilité de toutes les données traitées avec une garantie absolue parce qu’infalsifiable sauf si un nombre important d’utilisateurs désire le faire (+ de 50% des donneurs d’ordres). Une démarche que nous pourrions transposer par analogie à un mode d’action communautaire et de groupe sociaux. A contrario, la technologie fait disparaitre le tiers de confiance devenu inutile. Or, il ne peut y avoir disruption sans confiance dans le processus qui est mis en place. Les spécialistes de la cybersécurité affirment que la seule confiance qui est encore garantie aujourd’hui est un rapport qui s’affirme au travers de la famille et de la communauté (ibid.); conséquence d’une période de disruption. Pourtant, les communautés d’habitants ne semblent pas faire confiance à Google (ni aux autres d’ailleurs).

La question de la confiance est en lien avec le temps, une cogénération constitutive, puisqu’elle nous renvoie ici directement à la question technologique en relation avec l’Homme (STIEGLER, 1994). Nous la représentons comme association avec le phénomène de mémoire, comme un phénomène mémorisant. Il a lieu dans le temps, mais il n’est pas étranger à ce qui s’est fait avant. La façon dont il s’est développé avant affecte la façon dont il va se développer demain (LE MOIGNE, 1991). L’auteur, mathématicien de la logique, complète son intervention en précisant que pour lui la confiance requiert autant de la logique et du pragmatisme, la forme et le fond, le signe et la signification.

source : n.c.

Le processus d’intermédiation

De ces analyses nous semblent importants deux paradigmes à traduire :

  • Premièrement, la confiance nécessite mémoire et cette mémoire ce sont les écrits, la sémiologie et, par extension la sémantique lorsqu’il est question des données exprimant l’histoire d’un lieu. Une approche qui sera développée dans le chapitre suivant sur base des théories situationnistes (COVERLEY, 2011) et de l’écriture des données numériques des réseaux sociaux (FERRARIS, 2006) . Une analyse qui pose bien évidemment question sur le développement des nouveaux quartiers intelligents, eux-mêmes intrinsèquement disruptifs dans leur conception et donc incitant à la méfiance des utilisateurs.
  • En second, la question du tiers de confiance se liquéfie dans les technologies disruptives alors que cette confiance s’avère d’autant plus nécessaire pour les nouveaux quartiers ou villes intelligentes. Les relations humaines apparaissent le dernier rempart contre une méfiance absolue, favorisant la famille ou la communauté. Dans ce contexte, quelle devraient être la place des architectes, urbanistes, auteurs de projets, au travers de l’intermédiation et la participation au projet face aux nouveaux paradigmes des données permettant aux utilisateurs devenir savants ?

L’interaction de ces deux paradigmes, se pose la question de la relation de l’homme à la machine qui ne peut se réduire à la question de la donnée mais bien à un processus plus large de l’intercession entre les acteurs de la ville qui deviennent tous des acteurs de la conception. Bernard Stiegler le décrit dans son livre sur la disruption (2016) qu’il définit comme le désajustement entre systèmes techniques, systèmes sociaux et systèmes biophysiques (p. 42) et qui nous emmène d’une innovation à l’autre sans jamais avoir le temps de définir un horizon singulier (individuation) et collectif (transindividuation). B. Stiegler renvoie à ses travaux en cours sur Plaine commune et appelle à remettre en cause l’ensemble du système de création de la ville nous renvoyant également au concept des communs déclinés au travers de l’analyse des modifications des comportements individuels et collectifs par la fondation Fing (KAPLAN, et al., 2012). Mais au travers de ce questionnement, se pose la méthode pour permettre la transition entre deux époques et de savoir si l’auteur de projet peut devenir le tiers de confiance permettant l’amélioration de ces mutations sociétales et collaboratives.

Cet article a donc analysé les processus de management décisionnel et de la relation entre les acteurs plus que de la qualité urbanistique et architecturale future du projet. C’est volontaire de notre par car, finalement, ce projet ne place pas l’innovation dans ces deux domaines mais bien dans la gestion du quartier et non sa construction.

Pascal SIMOENS, urbaniste et architecte

Data curator

Bibliographie

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VOIGT, P. & Von dem BUSSCHE, A., 2017. The EU General Data Protection Regulation (GDPR). 1ere éd. Berlin: Springer International Publishing AG.


[1] Note : l’ensemble des illustrations est issu du rapport de Masterplan proposer par SideWalk Labs pour le quartier Quayside de Toronto, Volume 0

[2] SideWalk Labs propose la mise en place de pavements hexagonaux qu’ils précisent comme étant beaucoup plus efficaces à réparer par une machine ou un seul ouvrier. Une forme inspirée de l’industrie électronique.

[3] Light rail train / Tram

[4] https://youtu.be/cGx-sYIFHmE

[5] Canadian Civil Liberties Association / Association canadienne des libertés civiles.

[6] https://www.priv.gc.ca/en/privacy-topics/collecting-personal-information/consent/

[7] Avant de devenir directeur et Président se SideWalk Labs, M. Doctoroff fut banquier chez Lehman Brothers, vice-maire de NYC et PDG de Bloomberg LPP, un des géant du logiciel et du traitement des données aux USA.

[8] Par analogie aux producteurs-usagers. Terme développé au travers du développement de la cartographie 2.0 (RANA & JOLIVEAU, 2009 ; JOLIVEAU, et al., 2013)

[9] Défini par le « paradoxe de la vie privée » énoncé par Barry Brown, employé de HP, 2001

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