BID (Business Improvement District) OU LA SMART CITY STANDARDISEE : L’ERREUR DES MODELES

Temps de lecture : 5 minutes
Mots clés : BID, smart cities, ville partagée, ville accueillante, Michael Labbé, sidewalk Labs, Google, villes créatives, Landry, Florida

le mobilier Cadmen, anti SDF, anti, vieux, anti passants, anti s’asseoir tout simplement. source : Usbek &Rica, 2019

Je vous le répète assez souvent : la ville intelligente est l’un des enjeux majeurs de la ville de demain dans le processus d’optimalisation de la ville durable. Et comme nous sommes de plus en plus urbains, cet enjeu est primordial. Toutefois, il reste en suspens la question de la ville en tant que telle. Un « truc » polymorphe, résilient par usage, car intrinsèquement fabrication de l’Homme. Et dans les aspects spécifiques qui constituent la ville, les relations humaines ou encore le regard des habitants au travers des aménagements et des usages sont fondamentaux pour que le système urbain complexe soit pérenne. Néanmoins, depuis le début des années 2000, la ville est de moins en moins construite pour les habitants et de plus en plus pour les développeurs. La ville est devenue un produit de consommation comme tout élément acheté chez Amazon. Et ça marche, mais pas longtemps :

https://www.guggenheim-bilbao.eus/en/the-building

Le premier exemple de la ville créative chère à R. FLORIDA (2003) qui a théorisé avec C. LANDRY (2008) ce qui se passe aujourd’hui, est la ville de Bilbao avec son célèbre Guggenheim inauguré en 1997, œuvre de F. GERHY. Quelques dizaines de millions de visiteurs après (j’y suis allé personnellement 3x !), qu’en reste-t-il ? Une ville post industrielle logée entre les Pyrénées, capitale florissante du Pays basque deuxième région la plus riche d’Espagne après la Catalogne… mais qu’en est-il des habitants ? Il n’y a pas moins de pauvres, au contraire, la pauvreté a augmenté de 33% depuis 2000 et affecte aujourd’hui 11.5 pour cent des habitants. De nouvelles tensions urbaines se sont créées entre les quartiers pauvres et les quartiers du centre-ville riche. Depuis la mise en place de ce projet Metropoli 30 (initialement 3000), incluant la rénovation des chantiers navals, la transformation de l’économie sidérurgique, le développement de la culture et les actions massives de rénovation urbaine (tiens, cela me rappelle une autre ville wallonne…), force est de constater que la ville est certes plus riche sur son compte en banque, mais est-elle plus riche de cœur ?

Mickaël LABBE, philosophe et maître de conférences à l’université de Strasbourg et qui a publié en 2019 le livre Reprendre Place, contre une architecture du mépris (Payot, 2019). En substance, il prend l’exemple du mobilier urbain devenu de plus en plus on outil de ségrégation : un truc pour les gens s’asseoir, mais pas trop longtemps. Il vaut donc mieux qu’il soit inconfortable. D’ailleurs, il est fait pour que les SDF ne puissent y dormir. En outre, ce mobilier n’est affecté qu’à une seule chose : s’asseoir. Il est interdit de se coucher, de le drifter en Skate, etc. Nous compléterons finalement qu’il ne fait plus plaisir qu’à l’œil, au regard du designer : « ah, que c’est beau », telle une œuvre dans un musée. Peut-être faudra-t-il bientôt payer pour s’y asseoir ? M. Labbé nous renvoie cette analyse vers les travaux tels que ceux de Georges Perec (FR) avec Espèce d’Espaces (ed. Gallimard, 1974) et d’autres philosophes comme Henry Lefèvre (FR) et Axel Honneth (DE). Substantiellement, Il nous met en garde par l’appropriation des villes par les BID, projets de développement urbains, souvent des partenariats publics privés, qui s’engagent à améliorer la ville pour qu’elle soit plus belle, plus riche, plus vivante. En d’autres termes, de la gentrification ayant pour objectif la revalorisation foncière des villes et donc une augmentation des taxes foncières. Et souvent, ça marche.

Toutefois, un regard critique est nécessaire face à ces problématiques urbaines. D’une part, les villes sont de plus en plus en compétition et cela ne risque pas de changer dans les années à venir. En effet, et ce sera l’objet d’un prochain post, je suis intimement convaincu que la mondialisation va nous amener à une reconfiguration territoriale sans précédent depuis le moyen âge et où les villes seront plus puissantes que les pays : elles concentreront les enjeux de demain, si ce n’est déjà ceux d’aujourd’hui : relation sociale et communautés, accessibilité aux réseaux technologiques, développement durable de masse et concentration des richesses. Dans ce contexte, les villes sont déjà entrées en compétition entre elles. Il suffit pour s’en convaincre de la mutation des territoires français qui encore dans les années 70 étaient phagocytés par la capitale parisienne et qui aujourd’hui s’organisent entre la capitale (les infrastructures y contribuent fortement) et les métropoles régionales : Lille, Lyon, Bordeaux, Marseille … En Belgique de même, le renforcement de la capitale belge (pour encore combien de temps ?) et européenne fait s’étendre son influence aux portes des métropoles régionales d’Anvers, Liège, Charleroi et Gand (Lieve Vanderstraeten et Etienne Van Hecke , les régions urbaines en Belgique, Belgeo, 1/2019), elles-mêmes en pleines mutations urbaines de renforcement.

La carte des BID en UK. Source : https://lichfields.uk/blog/2018/november/15/bids-mean-business-improvement-districts/

Ce renforcement des villes mondiales (Bruxelles, Paris) et des métropoles satellites (Lille, Charleroi…) crée une compétition digne des enjeux territoriaux que le Moyen-âge nous a appris à comprendre par des phénomènes d’exclusions, vassalités, emprises, compétitions ou encore de développement commercial. C’est là où la problématique rend schizophrène tous les bourgmestres et maires des villes : comment lier inclusion sociale et développement urbain ? M. Labbé nous parle des ZAD en ville, futur des espaces sociaux et des communautés, mais au-delà, nous sommes convaincus qu’un nouveau paradigme de la participation citoyenne doit être élaboré pour le développement équilibré des villes. Certains comme les GAFA le ressentent déjà, c’est le cas de Google avec le développement de Quayside à Toronto, un tout nouveau quartier connecté dont les données des utilisateurs de toute la ville ont été utilisées pour construire le concept du quartier. Un projet manichéen, à la fois généreux avec la proposition de construction de plus de 40% des logements avec un prix en dessous du marché et dans une ville en pleine croissance, mais également où les futurs habitants deviennent les rats de laboratoires de Google et son bras armé de la ville intelligente : Sidewalk Labs. Il en résulta une levée de boucliers sans pareil en septembre 2019 pour un projet de près d’un milliard de dollars.

Un BID Carolo ?
La marina et les 7 tours de logements/séniorie/bureaux, hôtel… source : RPGA / Asymétrie (image) / groupe Effiage, 2019.

Il n’est donc pas simple de concevoir aujourd’hui une ville intelligente : une ville dont l’intelligence est collective et pour les habitants et usagers de la ville. L’exemple des tiers lieux serait un processus à creuser plus profondément, leurs anamorphoses, leurs déplacements à travers le temps, un temps aujourd’hui 24h/24. Les transports publics sont également un enjeu majeur pour permettre l’accessibilité aux aménités urbaines développées dans les cœurs de villes. Aux aussi doivent devenir continus, 24 heures sur 24. Mais ce qui me semble essentiel, c’est la déplanification des espaces urbains pouvant permettre la métamorphose des lieux en fonction des opportunités sociales. Et les mots sont importants : une planification sociale non plus une planification réglementaire traditionnelle. Cette planification sociale n’est pas un laisser-faire, mais la gestion des opportunités dans le cadre de villes en mutations rapides à la vitesse de la fibre optique. Une rapidité d’adaptation fonctionnelle des villes qui est à mettre en parallèle avec les outils numériques existants et à venir.

A cette condition, les habitants pourront garder la main sur l’aménagement de leurs villes, car la mutation physique des villes n’est qu’à leurs débuts en ce nouveau siècle déjà bien entamé et face aux enjeux climatiques de premier ordre. Et ainsi je rejoins M. Labbé ou Cyrille Hanappe pour leur travail et réflexion sur la ville accueillante : une ville accueillante est une ville en constante mutation où le pérenne côtoie l’instant. Aujourd’hui, les outils des plateformes socio numérique pourraient devenir l’un des outils d’intermédiation entre les gestionnaires de la ville et qui expriment une ambition et les habitants qui expriment les enjeux de ces mêmes-villes, car une ville sans habitants est dysfonctionnelle. Ce n’est plus une ville, c’est un BID.

Merci de votre lecture.

Pascal SIMOENS Architecte et urbaniste, Data Curator. Spécialiste Smart Cities et données urbaines, Université de Mons, Faculté d’architecture et d’urbanisme

Sources :

Is the Bilbao Effect over ? Apollo, 27 février 2017
Bilbao, the academy of Urbanism, 05 mars 2018
Vincent Edin, L’architecture du mépris a des effets sur nous tous, Usbek et Rica, 08 décembre 2019

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