CONFINEMENT A LONG TERME ET CRISES : Partie 2

Dystopia, Amazon Prime, a défaut de prendre des décisions, la dystopie est proche.

Temps de lecture : 15 minutes
Mots clés : déconfinement, technologies, applications, smartphone, équité.

La première partie de notre article, publiée ce mardi, avait pour objectif de démontrer que les choix politiques du confinement étaient justifiés en Belgique par la réponse donnée face à une population majoritairement à risque, c’est-à-dire âgée, comme ailleurs pour toutes les démocraties européennes. Toutefois, ce choix politique a des conséquences et ce sont les plus jeunes générations, celles qui travaillent et les plus pauvres, qui en paieront les conséquences. Dans un contexte comme celui-là, la crise de régime n’est pas loin et comme je me plais à le raconter à mes « vieux amis », il faudra un jour faire attention à l’euthanasie systématique que les jeunes risquent de vous imposer lorsqu’ils auront le pouvoir. ca ne fait jamais plaisir à entendre et c’est donc aujourd’hui que l’on travaille sur la société de demain : réduire les risques c’est planifier, organiser et finalement améliorer le vivre ensemble car nous en aurons grandement besoin en sortie de confinement.

Face à ce constat, certes dystopique et anxiogène (pour les plus de 60 ans), quelles peuvent être les réponses ? Je ne suis pas sociologue ni ethnologue, mais cependant, je me permets de proposer une piste technologique et son application politique au regard des penseurs de la liberté. la discussion doit être ouverte aujourd’hui à défaut de rater la relance économique (européenne)et de trancher dans l’avenir des jeunes générations avec un endettement tel que seule une révolution pourrait faire échapper face à une pandémie de pauvreté.

Technologie et pandémie

La pandémie est gérée en Europe de manière très étonnante : alors que nous avons la possibilité de travailler avec des modèles prospectifs excessivement pointus ainsi que l’usage des technologies pour le contrôle des personnes (la Chine les a utilisés dès l’émergence des problèmes à Wuhan et continue de les utiliser pour le déconfinement), ce dernier sujet semble être tabou. En France, certains députés de l’opposition et de la majorité s’engagent même dans un combat à la Sisyphe, préférant une prolongation du confinement à défaut de proposer d’autres solutions efficaces, quitte à énoncer des contre-vérités tel le député Sacha Houilé défendant une tribune développant des demi-vérités ce dimanche 5 avril au JJD pour justifier leur position. En Chine, le confinement a été géré par des outils très performants tels que le « détecteur de contacts étroits » et lancés le 8 février 2020 afin contrer les effets de la pandémie. Le principe de cette application est simple : elle permet aux habitants chinois de vérifier s’ils ont été en contact ou à proximité d’une personne infectée par le coronavirus. Pour accéder à cette information, les usagers doivent scanner 1 QR Code depuis d’autres applications telles qu’Alipay ou WeChat. Elles doivent renseigner ensuite leur numéro de téléphone, leur nom et leur numéro de pièce d’identité. Cette application développée par la direction générale du Conseil des Affaires d’État, la Commission nationale de la santé et China Electronics Technology Group Corporations (CETC) se base sur la géolocalisation de personnes au travers de votre smartphone et vos données personnelles (carte d’identité). Il en ressort 1 QR code de couleur : vert = safe, jaune = confinement, rouge = vous êtes dans un quartier contaminé, si vous avez des symptômes rendez-vous à l’hôpital ou contactez votre médecin. Pour ce dernier point, c’est la corrélation entre la dissémination du virus complété par les symptômes que vous complété dans votre description dans l’application qui permet de sérier votre état.

l’application chinoise.

La technologie chinoise fonctionne de la manière suivante : Elle permet aux habitants de Chine de vérifier s’ils ont été en contact ou à proximité d’une personne infectée par le coronavirus. Pour accéder à cette information, les usagers doivent scanner 1 QR Code depuis d’autres applications telles qu’Alipay ou WeChat. Elles doivent renseigner ensuite leur numéro de téléphone, leur nom et leur numéro de pièce d’identité. L’application est alors en mesure d’indiquer si les usagers ont été en “contact étroit” avec des personnes infectées par le virus. Si tel est le cas, ils sont alors invités à rester enfermés chez eux et à contacter les autorités sanitaires locales. Les “contacts étroits” sont ainsi définis :

  1. Les personnes qui travaillent en étroite collaboration, partagent une salle de classe ou vivent dans la même maison.
  2. Personnel médical, membres de la famille ou autre personne ayant été en contact étroit avec les patients et leurs soignants.
  3. Les passagers et les membres d’équipage qui ont été à bord d’un avion, d’un train ou d’un autre moyen de transport avec une personne infectée.

Si les données chinoises ne permettent pas de faire une analyse fine de l’impact de cette méthode, pour rappel de nombreux experts doutent sur les chiffres de morts et de contamination à Wuhan, les territoires de Honk Kong, ou de Singapour ont utilisé la même approche (+ l’utilisation systématique du masque) au travers de l’application Trace Together (voir vidéo) et sur base volontaire appuyée par les gouvernements locaux. S’inspirant de cette méthode qui a démontré son efficacité pour contenir la pandémie (et non l’éradiquer comme certains pourraient l’espérer), aujourd’hui, ce n’est pas moins de 20 pays qui utilisent dans le monde ce type de tracking pour la gestion du coronavirus, dont 7 de manière intrusive ( source Top10vpn).

L’application TraceTogether présente la particularité de travailler avec la mémorisation de vos déplacements (GPS) corrélés avec les interconnexion BlueTooth de vos smartphones. le croisement de ceux paramètres permettre de vous informer du risque que vous encourez : par exemple, vous vous retrouvez en même temps dans un supermarché où de nombreuses personnes ont été contaminées.

Cette application de  backtracking  se base sur la volonté de travailler ensemble pour réduire significativement l’impact du confinement. L’analyse de Singapour, dictature éclairée (selon certains) est intéressante à plus d’un titre. Alors que la densité de sa population est très forte : la courbe de diffusion de l’épidémie restait stable alors qu’il n’y a aucun confinement[1], quand celles de pays partageant les mêmes risques de transmission comme l’Italie ou l’Iran ont bondi à la verticale au même moment souligne le site Medium. Les chercheurs internationaux ont salué sans réserve la réponse de Singapour au COVID-19. « The gold standard « , selon un groupe de chercheurs d’Harvard, « le modèle à imiter « , pour Michael Osterholm, directeur du Centre de recherche sur les maladies infectieuses de l’Université du Minnesota, « exemplaire  » pour Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur de l’OMS. Face à cette analyse, on ne peut pas balayer d’un revers de la main cette méthode. Mais quelle est-elle vraiment ? Extrait de WeDemain (le Monde, 20 mars 2020) :

Sa lutte contre le virus passe d’abord par une information en temps réel : une carte interactive en ligne depuis le 18 janvier, avant même l’entrée en phase 1 de la maladie, permet aux habitants de suivre au jour le jour les foyers d’infection, le nombre de personnes touchées, leurs symptômes, leur âge, leur sexe, leur nationalité et même la rue où ils vivent. Les Singapouriens peuvent également s’abonner aux mises à jour du ministère de la Santé sur WhatsApp ou les trouver sur le site du ministère. “Les gens ont besoin d’entendre un parler clair”, déclarait Gan Kim Yong, ministre de la Santé, dans une allocution au Parlement le 3 février. Ajoutant : “Alors que nous espérons le meilleur, nous devons planifier le pire”. Aussi, des contrôles sanitaires se sont également mis en place très vite, dès début janvier, quelques jours seulement après l’annonce par l’OMS, le 31 décembre, d’une « pneumonie” à Wuhan : contrôle de la température dans les aéroports, notamment grâce aux scanners thermiques et au « contact tracking”, c’est-à-dire le suivi des personnes ayant été en contact avec les malades pour les mettre en quarantaine, et des contacts de ces contacts, mobilisant un nombre exponentiel d’agents. Résultat : selon une étude récente menée par l’université d’Harvard, Singapour a réussi a déceler trois fois plus de cas que les autres pays. Et pourtant, si elle interdit les rassemblements de plusieurs dizaines de personnes, comme les services religieux, les écoles n’ont pas fermé à ce jour, sinon dans les foyers à risques, et les employés des entreprises n’ont pas été confinées…  

Faut-il le préciser, la performance de cette île contre le COVOD-19 est intimement liée à un gouvernement puissant et la « première ville smart au monde », à tout le moins, l’une des plus développées. Par ailleurs, la démarche « volontaire » démontre ses limites avec un peu plus de 20% de la population ayant téléchargé et lancé l’application.

D’autres formes d’applications ont été mises en place. Notre volonté d’analyse critique nécessite que nous présentions également l’application développée par l’Iran (AC19) et qui a pour objectif de permettre un autodiagnostic dans un des pays les plus atteints par le virus. Malheureusement, il est également demandé la position géolocalisée de la personne et en temps réel, ce qui n’est pas nécessaire si on discute uniquement sur l’analyse des cas et le diagnostic prémédical. Précisons que le ministre des nouvelles Technologies, Azari Jahromi, s’est vanté que des millions d’utilisateurs soumettaient leurs données et que ces dernières permettraient de créer une “carte des risques“ (siècle digital, 16 mars 2020). Le développement de ces cartes est nécessaire pour comprendre les zones à risques d’un territoire donné et ainsi analyser de manière plus fine les risques de déconfinement, toutefois et comme en Chine, la géolocalisation des personnes conjointes à un contrôle policier et sans système de justice fiable et indépendant pose évidemment question. Enfin, un autre pays appuie massivement le tracking, c’est l’Israël et l’île de Taiwan. Cette dernière a été fortement impactée lors du SRAS Covid 1 et applique également ce système, mais, surtout, l’a imposé à sa population.

Plusieurs pays européens analysent la faisabilité d’une application de ce type et, particulièrement l’Espagne, la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne. Si l’application asiatique est mise à disposition des développeurs sous la forme Open source , la France développe plusieurs modèles d’applications sans savoir aujourd’hui qu’elle pourrait être celle sélectionnée. D’autres acteurs, souvent des Start Up, se sont inspirés des applications asiatiques matinées sauce RGPD, telle l’application qui s’appelle coronApp par l’agence Web ITSS. Voici comment ça marche : Christophe Mollet nous explique : L’application retrace vos déplacements toutes les heures, durant quatorze jours. Toutes ces données figureront sur une carte accessible à tous ceux qui se sont inscrits. Comme cela, vous pourrez savoir où, et à quel moment, vous avez éventuellement pu croiser une personne porteuse du virus. Nous constatons que toutes les applications fonctionnent de la même manière, tentant de jongler avec le RGPD avec des données non géolocalisées par les GPS de nos smartphones et uniquement de manière volontaire. Des démarches qui, il faut bien le reconnaitre et face à la situation dans laquelle se trouve l’Europe pose question : peut-on s’accommoder de demi-mesures? probablement non… il est d’ailleurs intéressant que des chiffres du confinement aparaissent de-ci de-là dans les médias sans que personne ne s’en inquiète comme, par exemple, celle précisant que 70% des belges restaient chez eux (JT de 13h, RTBF, 8 avril 2020), démontrant que le gouvernement trace les données GPS de tous nos smartphones depuis le confinement. La première ministre, dans son communiqué du 27 mars n’ayant pas tenu un autre discours en précisant à un journaliste qu’elle « savait » que les belges restaient chez eux et qu’elle était donc confiante. Précisons encore qu’en Chine, les aspects technologiques ont dépassé le simple cadre applicatif sur smartphones avec la mise en place de systèmes de contrôles ou d’auto-diagnostic facilité par la mise en place de la 5G (Siècle digital , 28 janvier 2020) qui a également permis de mettre en réseau les informations inter hospitalier dans la province du Hubei. Une approche qui rejoint la démarche de Singapour dans le processus de plus en plus intégré de la smart city.
Enfin, le PDG d’Orange, Stéphane RICHARD, s’est fendu d’une tribune le 1er avril 2020 dans Le Monde Coronavirus : « La deuxième réponse sera technologique », même « s’il ne s’agit pas d’imposer un contrôle numérique intensif des déplacements » pour défendre la nécessité d’utiliser le traçage pour permettre à la France et à l’Europe un retour à la normale. Il développe le principe qu’après la première ligne définit par les soins de santés, la seconde ligne sera technologique.  Le modèle européen se base donc essentiellement sur un acte volontaire des personnes et non un acte imposé. La CNIL[2] (France) a d’ailleurs proposé un ensemble de directives pour que ce type d’application puisse rester dans les clous du RGPD. Mais peut-être est-ce là la question délicate qui apparaît : pour que ce type de système puisse véritablement permettre une meilleure gestion des zones et personnes contaminées, il faut que la population accepte massivement de perdre un petit peu de sa liberté individuelle… Toutefois, la question reste entière dans le monde occidental européen : les personnes sont-elles prêtes à partager leurs données pour l’intérêt général en mettant à disposition les données de géolocalisation à la disposition de l’État ou d’un tiers tout en fournissant des données médicales sensibles : COVID+ ou COVID-? C’est la conjonction de ces deux éléments qui permettra de gérer le mieux possible une sortie de crise aiguë.

Liberté et technologies

La question de la liberté et des technologies est une discussion très « européenne » face aux USA ou à l’Asie. Pour comprendre les nuances entre les différents continents, quelques rappels : le modèle américain libère toutes les données dans le domaine public sauf celles que chacun désire maintenir privées. En d’autres termes, les individus diffusent par défaut toutes leurs données produites sauf celles qu’ils considèrent spécifiquement privées et pour cela, ils doivent informer les entreprises collectrices de ces données afin de ne pas les diffuser. Une situation venant de l’ambiguïté des lois fédérales et de la constitution (3e et 4e amendement) qui s’interprète à l’avantage des prestataires de services plutôt que des individus (BELLANOVA & De HERT, 2009). Le modèle européen (RGPD) est à l’inverse, développé sur base du principe que toutes les informations qui sont diffusées restent propriété de celui qui la produit. Par conséquent, les entreprises ne peuvent faire consentir leurs utilisateurs à utiliser leurs données pour elles-mêmes. Le RGPD est une contractualisation entre l’individu et l’entreprise qui collecte l’information pour ses seuls services (VOIGT et Von dem BUSSCHE, 2017). En Asie et en Chine, les données ne sont pas considérées comme des éléments privés et à “verrouiller”, mais plutôt comme des éléments qui peuvent être utilisés, à condition que cela se fasse de manière transparente, avec le consentement de l’intéressé si nécessaire.

Alors que la question du déconfinement commence à poindre, le nez, les garants de la liberté individuelle en Europe s’insurgent donc sur la potentielle utilisation des applications de géolocalisation pour le confinement. De ce questionnement vient une question sous-jacente : suis-je vraiment plus suivi par ce genre d’applications par rapport à mes habitudes ? À cette question, il nous semble important de prendre du recul par ce texte de Fabrice Epelboin, chroniqueur chez Atlantico et enseignant dans la section Masters de l’université de la Sorbonne CELSA avant de rejoindre Sciences Po où il enseigne la guerre informationnelle, les usages politiques des réseaux sociaux, la surveillance de masse. En 2012 il publie un article sur la tracking des données :

Si je sors de chez moi pour aller faire des courses au supermarché, mon opérateur téléphonique retiendra dans ses infrastructures informatiques mon déplacement par l’intermédiaire des antennes 3G qui ‘accrocheront’ mon portable tout au long du trajet qui me mène à Monoprix. Puis, une fois mes courses effectuées, le GIE Carte Bleu ainsi que ma banque, retiendront cet élément de ma vie privée, à savoir : Monoprix et dont je possède une carte de fidélité qui aura de son côté un inventaire complet de mes emplettes, lui permettant de savoir une multitude de choses à mon sujet : suis-je en couple ? (Un « Mr » qui achète régulièrement des serviettes hygiéniques ? C’est vraisemblable), qu’elle est mon alimentation (bio ? Équilibrée ? Trop de sucres ?), la taille de mon foyer (des enfants ? Combien ? Quels âges ?) Ma consommation d’alcool, etc. Ces informations, codétenues par Monoprix et le groupement d’intérêt économique « S’Miles », sont ensuite partagées avec une multitude d’acteurs ce qui est  une pratique courante avec les cookies sur internet, mais qui n’a pas attendu internet pour exister.Voilà comment en à peine vingt minutes – le temps de faire mes courses – je disperse à travers une multitude de systèmes d’information dont le grand public n’a pas vraiment conscience un nombre effrayant de données concernant directement ma vie privée. Vous noterez qu’à ce stade, je n’ai pas encore utilisé internet.

Je complèterai par cette expression de Vinton Cerf, pionnier de l’Internet et Chief internet Evangelist chez Google qui déclarait en 2010, soit voici plus de 9 ans, que l’arrivée des réseaux va définitivement tuer l’anonymat. Il ne pouvait pas dire plus vrai avec le scandale de Cambridge Analytica en 2018 qui démontra que Facebook en connaissait plus sur vous que votre amant ou votre maîtresse avec simplement 120 clics ou likes. Mieux, en 2018 Nightwatch Security dévoile une faille dans le système Android qui couvre presque 85% des téléphones actuels sur le marché et précise finalement que Google lui-même utilise constamment vos données de géolocalisation , même si vous avez désactivé le Tracking. Le plus intéressant dans cette affaire est que ce n’est pas aujourd’hui que cette information est disponible, une rapide recherche dans les archives de différents journaux nous amène à 2014 avec le Figaro titrant le 6 janvier «  Google vous suit à la trace »… Force est donc de constater que depuis que vous avez acheté votre premier smartphone, vous êtes traqués sans cesse, mais ce tracking a parfois du bon, entre autres dans un cas comme le COVID-19. En effet, la dissémination du virus se fait par le contact humain et donc, pour toute étude pandémique, plus nous connaitrons la localisation des cas, mieux nous connaitrons le risque de contamination avant que l’immunité collective devienne une réalité. La datavisualisation proposée par l’entreprise d’agrégation de données Tectonix, basée aux USA en a fait la démonstration en montrant la dissémination à travers l’ensemble des USA du groupe d’étudiants qui ont fêté le Springbreaks sur une plage à Miami.

Si le quidam semble peu se préoccuper en temps normal de son suivi/tracking par les GAFA, aujourd’hui et alors que cette question devienne un enjeu sanitaire et de société, tout le monde semble étonnement s’en préoccuper avec une levée de boucliers plutôt intense. Quel serait l’objet de différenciation des contextes qui nous amènerait à ce premier refus alors qu’habituellement nous sommes consentants ? Sous le couvert du tracking des individus, c’est la première fois qu’en Europe les outils numériques vont réellement restreindre, physiquement, la liberté des uns et des autres tout en renvoyant cette liberté à nous-mêmes. En d’autres termes, les gouvernements vont nous suggérer de nous inscrire librement, mais cette liberté d’inscription va potentiellement nous restreindre de nous déplacer. Nous devenons notre propre geôlier et individuellement responsables de nos actes plutôt que le report de nos responsabilités au travers de la délégation démocratique des élections avec un gouvernement qui a pour objectif régalien de gérer la vie ensemble, entre nous. Montesquieu et son approche philosophique du rapport entre la nature, les lois et la liberté (Simone GOYARD-Fabre, Puf, 1993) peuvent nous éclairer sur le dilemme qui entoure actuellement cette question post-moderne. Dans son livre Simone GOYARD pose ce constat de la liberté vue par Montesquieu où son idée de liberté, si fortement opposée dans l’ordre politique à ce qui est contre nature, est inséparable des fondations métaphysiques qui t’attachent à la « nature des choses ». Une nature des choses qui nous renvoie à l’autoprotection de chacun, son intégrité physique et morale. Il n’est plus question de résilience, mais bien de survivance alors que les études démontrent déjà les ravages psychologiques du confinement, particulièrement pour les couches sociales défavorisées. C’est ce que démontre l’étude publiée le 05 avril par les universités d’Anvers et de Louvain sur base de 25.000 répondants à un questionnaire et confirmant qu’une personne sur deux est atteinte psychologiquement par la situation actuelle de confinement. « Ça démontre à tout le moins que cette période de suppression d’activités sociales a des effets anxiogènes très importants”, explique Vincent Lorant, responsable de l’Institut de recherche santé et société à l’UCLouvain et les jeunes (15-25 ans) sont en première ligne selon les données récoltées. tendant ce temps-là, le confinement durera encore 1 mois au minimum. Si nous nous ramenons à Montesquieu, la nature de l’homme n’est pas antinomique de la liberté, et au contraire, la pensée qui se déploie dans l’Esprit des lois (1748) est nourrie de la philosophia perennis selon laquelle ce qui est conforme à l’ordonnancement naturel des choses est précisément liberté (GOYARD, 1993). Or nous nous trouvons ici confrontés à l’opposé de cet objet. L’usage d’une application suggérée par l’état est un ordonnancement, mais il inclut que chacun de nous puisse se priver de sa propre liberté. L’ordonnancement des lois et la séparation des pouvoirs explosent et nous renvoient, peut-être pour la première fois, à notre paradoxe européen appliquant un quotidien libertarien tout en refusant de l’énoncer. Un libertarianisme assumé par les USA depuis la prise de pouvoir de Ronald REAGAN en 1980 et où l’individualisme est régulé par la contractualisation interpersonnelle de la liberté : ma liberté s’arrête à celle des autres afin de le pas être un animal sacrificiel tel que Yan Rand le précise dans ses différents écrits. Une notion particulièrement intéressante ici et qui mérite développement : A. Rand , chantre libertarienne, philosophe et romancière définit le principe d’animal sacrificiel par la plus grande liberté de choix, mais non sans contre parties, ce qui nous renvoie à notre égo défini par Kant comme étant un sujet pensant en tant qu’unité synthétique à priori des représentations ou expériences, le moi dans son unicité et son unité fondamentale (cf. ipséité, je et cf. Alter ego rem., source CNRTL, 2020). Cet égo est un combat réflexif nous permettant de penser à l’équilibre entre le besoin d’être et cet être en relation avec les autres. Or, la déliquescence de la société au travers du néolibéralisme développé depuis près de 4 décennies a renforcé les égos de toute la société de manière sournoise jusqu’à l’égo de chacun qui aveugle notre libre arbitre, entendu dans la confrontation entre le sens restreint (libertés politiques) et au sens large (liberté de l’homme dans le monde). Ainsi Descartes exprime le libre arbitre comme étant la seconde des principales facultés de l’âme permettant d’élire (de choisir) et de poursuivre, en d’autres termes, d’avoir la capacité de faire ce qui a été choisi. Se référant à Augustin , il nous précise dans la IVe méditation que ces deux facultés doivent nous permettre de juger de nos actes : elle consiste seulement en ce que nous pouvons faire une chose, ou ne la faire pas, ou plutôt seulement en ce que pour affirmer ou nier, poursuivre ou fuir les choses que l’entendement nous propose, nous agissons en telle sorte que nous ne sentons point qu’aucune force extérieure nous y contraigne et de complété par le fait que le libre arbitre, par son essence, s’il implique de devoir choisir, n’est aucunement un renoncement à ce qui est perdu, en l’occurrence pour ce qui concerne notre sujet : la liberté.

La liberté guidant le peuple, E. Delacroix, 1830

Ce petit parcours philosophique a pour objectif de volontairement nous faire sortir du prisme manichéen dans lequel nous nous trouvons actuellement, avec une pression de plus en plus forte des médias (et probablement poussé par les experts) afin de faire accepter librement des choix qui devraient être imposés, nous faisant croire que nous jouissons encore de notre libre arbitre bien que contraint et forcé. Mais le politique n’osera franchir le pas d’imposer la mise ne place d’une application nous géolocalisant. Et si j’appuie que l’enjeu majeur de demain est la prolongation de la pandémie jusqu’à la découverte d’un vaccin, en attendant ce moment nous devrions agir en fonction des meilleurs outils mis à notre disposition considérant que les technologies peuvent grandement contribuer à réduire les risques sanitaires et l’accroissement des morts âgés. Toutefois, ces choix nous renvoient à une posture philosophique essentielle sur notre liberté individuelle dans une société néo-libérale du chacun pour soi alors que le virus n’épargne personne, pas mêmes les enfants.

Les enjeux du Déconfinement

Nous devrions être tous sur le point d’accepter volontairement l’utilisation des applications de tracking sanitaire et pourtant il n’en est rien, car ce choix clive la société parce qu’il nous renvoie à notre liberté de choix avec des conséquences mortelles pour certaines tranches de la population. Elle renvoie à la liberté des groupes : les vieux (à risques) contre les jeunes (qui s’en battent les couilles), les pauvres coincés dans leur 24 m² et les riches installés confortablement dans leur jardin, lançant leur barbecue du weekend. Des clivages tels que ceux-là, nous pourrions encore en décrire des dizaines, selon les Ephad de luxe ou publics, etc. Aujourd’hui, chaque groupe anticipe la restriction de liberté d’un groupe social par un autre. La démonstration la plus flagrante s’immisce dans les modèles de déconfinement étudiés actuellement :

Scénario 1 : le dépistage massif.

Comme le clamait le directeur de l’OMS le 16 mars : testez, testez, testez ! Toutefois, quel que soit le nombre de tests commandés (5 millions en France), 50.000/semaine en Belgique, le retard accumulé par des pays comme l’Allemagne ou l’Autriche se paie cash aujourd’hui face à ces pays qui réfléchissent aujourd’hui à un déconfinement très progressif à partir du 16 avril. Rappelons que les stratégies anticipées des tests a eu un effet remarquable sur le nombre des patients acceptés en USI dans des pays comme la Corée du Sud, Singapour, Hong Kong et, bien sûr, l’Allemagne. Dans le cadre des tests, l’approche sera d’une part de sélectionner les populations à tester (en première ligne sanitaire, mais également économique), d’autre part de permettre les personnes de sortir si elles sont COVID+. Cela implique de facto que les personnes pensionnées ou à risque (les obèses p.e.) ne pourront pas sortir et ne seront pas testées immédiatement. Si cette approche semble assez logique, il n’en demeure pas moins que les choix portés dénotent d’une forme de ségrégation pas nécessairement assumée assumée par l’État.

Scénario 2 : le confinement par intermittence

Ce scénario a déjà été évoqué dans un autre article de ce blog, c’est le principe que plus nous sommes confinés, moins nous sommes contaminés et plus virulent est le virus. C’est ce que déduit l’étude de l’Impérial College à Londres publiée le 16 mars et qui induit les questions de secondes vagues. La logique est la suivante : Plus la stratégie de confinement est efficace, plus l’épidémie sera importante en l’absence de vaccination, en raison d’une moindre accumulation d’immunité collective, l’immunité collective étant atteinte lorsque minimum 60% de la population a été en contact avec le virus. L’équipe de l’Imperial College propose donc une solution de confinement par intermittence jusqu’à ce que des stocks importants de vaccins soient disponibles pour immuniser la population — ce qui pourrait être le cas pendant 18 mois ou plus. Notons que les pays comme l’Angleterre ou la Suède ont visé l’immunité collective, aujourd’hui seule la Suède continue dans cette voie, mais enclin aussi de plus en plus à restreindre les échanges et les débats s’enveniment par comparaison avec les restrictions de la Norvège face à la Suède et qui comptabilise aujourd’hui beaucoup moins de morts que sa sœur limitrophe (6x moins). Cette proposition pourrait avoir des conséquences psychologiques majeures dans la population avec des conséquences à long terme inimaginables. Enfin, précisons que cette méthode réduit la pression sur les systèmes de santé, mais en revanche allonge le besoins en lits avec la création de mini vagues de patients en soins intensifs. Cette solution offre toutefois quelques avantages, entre autres, un déconfinement élargi de la population, plus transgénérationnel.

Scénario 3 : une sortie (trop) rapide

C’est le modèle que Trump rêve et continue à rêver. Seul l’avènement des chiffres des modèles l’on découragé : 2.000.000 de morts pour les USA. Un modèle qui s’inspire des résultats de la grippe espagnole et ses 65.000.000 morts dans le monde, soit plus que les deux guerres mondiales réunies. Dans ce scénario, il est garanti que la seconde vague, tout aussi grave que la première arrivera en juillet, toujours selon l’étude anglaise.

Comme démontré ci-dessus, aucun scénario n’est simple, mais comme également précisée dans la première partie de notre article, les personnes les plus touchées sont les personnes les plus faibles économiquement, sociologiquement et psychologiquement. En ce sens et dans l’un des articles publié sur Usbek & Rica sur la distanciation sociale est éclairant,:Quelle que soit la stratégie choisie et la durée de distanciation incidente, l’OMS insistait le 26 mars sur l’importance de la santé physique et mentale, essentielle pour la résilience durant la pandémie de Covid-19, et s’apprêtait à devoir relever « les défis de la santé mentale publique » au cours des semaines et mois à venir. Ce 29 mars, le secrétaire général de la Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (FICR), Jagan Chapagain, a déclaré à l’AFP que si le soutien en matière de santé mentale n’était « peut-être pas très prioritaire » pour le moment, il concernait « des millions et des millions de personnes ». Et d’insister : « Si l’on n’accorde pas suffisamment d’attention aux besoins psychosociaux et aux besoins de santé mentale, de nombreuses personnes risquent de mourir dans la solitude et le désespoir, des affres qui tuent « sans faire de bruit » ». Il démontre que si les morts sont comptés par milliers en USI, il ne faudra pas non plus oublier les morts du silence : dépressions et suicides, femmes battues, enfants battus, etc. La résilience ne peut pas tout régler…

Discussion

Nous voilà (enfin) arrivés à l’objet de notre réflexion. Nous sommes dans l’obligation de réfléchir à un déconfinement qui lierait, d’une part une reprise économique, d’uatre part que le nombre de morts post-crise du Covid-19 puisse encore être gérable à l’échelle européenne et belge. Nous rappelons que notre estimation des risques de perte de revenus et emplois est de 1.000.000 en Belgique pour un peu moins de 5 millions d’actifs. Certains proposeront sans nul doute une solution radicale, entre autres en Flandre où la volonté de reprendre le travail est déjà bien présente dans les discussions politiques. Il pourrait en découler des solutions telles que les gens à risques et les plus de 60 ans resteront à la maison et les autres iront travailler. Cela signifie toutefois que plus de 50% de la population belge resterait à la maison, enfermée. Or, les nouvelles technologies et les applications de type COVID-19 pourraient réduire ce chiffre de confinement en permettant aux personnes plus âgées ou à risques de sortir tout en faisant attention aux risques encourus: par exemple, vérifier la concentration des personnes dans les supermarchés, etc. Pour pour permettre cette liberté, il faut déverrouiller l’accès aux données des personnes et qu’elles acceptent de perdre un peu de leur intimité.

La question n’est pas tant le RGPD, mais bien l’acceptation que l’État vous informe de votre capacité à vous déplacer à un endroit ou pas, et selon les risques. Pour atteindre cet objectif de déconfinement partiel à court terme et attendant patiemment le vaccin, la séparation des pouvoirs nécessite, comme le définit Montesquieu, que l’État prenne se responsabilité pour que la liberté de chaque individu soit garantie. Cela peut paraitre contre-intuitif, mais dans la situation de crise qui nous est imposée par la nature, l’organisation collective des hommes doit être imposée afin de ne pas faire reporter ce choix, et cette responsabilité, sur les épaules de chaque individu. Un poids trop important dans un monde qui ne maitrise pas encore les enjeux de la liberté aux limites sacrificielles. À défaut, nous allons perdre sur les deux tableaux :

  1. Le premier sera économique avec des conséquences sociales graves pour les décennies à venir, avec un système de plus en plus dualisé et des riches qui s’en seront sortis, des pauvres qui en seront morts et les survivants pleins de revanches en tête, en premier lieu avec l’élection des extrêmes.
  2. Le second est humain avec une crise intergénérationnelle sans pareil : sans la mise en place de ces applications de géolocalisation, le confinement restera astreignant pour tous avec le risque que 45% de la population aura contrait les 55% restant à subir la crise sous le couvert d’une liberté individuelle. La minorité aura oppressé la majorité… au nom de sa propre liberté rendant l’exercice du pouvoir ingérable. L’histoire démontre que ce type de société implose, quoi qu’il arrive. La révolution fera tomber les têtes.

Conclusion

l’analyse de tous ces éléments doivent nous poser une question contre intuitive : pour sortir de la crise, et maintenir à long terme la démocratie, nous avons besoin d’un état et d’une Europe très forts. Non , pas celui à qui nous donnons les pouvoirs spéciaux, un état capable de prendre des décisions qui vont à l’encontre de la popularité. Nous avons besoin de dirigeants politiques qui ont des c…lles afin de faire prendre conscience à la société que la privation de libertés individuelles est aujourd’hui une nécessité pour sauver notre modèle démocratique. Par contre, nous devons faire confiance à l’Europe pour garantir que cette perte de liberté est limitée dans le temps. Contre intuitif disais-je! Évidemment, il faut expliquer le pourquoi, c’est ce que je me suis attelé à faire dans la première partie de mon article et ensuite le comment.dans une société qui doit être suffisamment informée (intelligente) pour comprendre. De plus, c’est en comprenant les enjeux que nous pourrons nous protéger des dérapages non démocratiques. Car la question de la mis en oeuvre de ce système nécessitera contrôle démocratique pour plusieurs mois, plusieurs années. cela mérite aussi le débat démocratique. En ce sens, les plateformes socio numériques n’ont jamais été aussi utiles pour forger les opinions, à condition que l’infirmation soie claire et limpide. une révolution démocratique en soit : la démocratie 2.0, à la fois numérique avec un impact bien réel.

En attendant, on risque surtout d’avoir une proposition mi-figue, mi-raisin qui va nous emmener vers un confinement prolongé et qui coûtera le prix du « vivre ensemble » à la sortie.

Merci de votre lecture.

Pascal SIMOENS Architecte et urbaniste, Data Curator. Spécialiste Smart Cities et données urbaines, Université de Mons, Faculté d’architecture et d’urbanisme


[1] Note de l’auteur : le 07 avril , Singapour a entamé un confinement des écoles et certains magasins, voyant la courbe de contamination s’accélérer, el premier ministre a précisé « Nous avons décidé que, plutôt que de resserrer la vis progressivement dans les prochaines semaines, nous devions faire un changement décisif maintenant pour prévenir une escalade des infections », source : le figaro, Singapour se convertit au confinement, 05 avril 2020

[2] https://www.cnil.fr/

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