PALANTIR (3/3) : LE PARADOXE DU POUVOIR DE L’IA VU PAR UN LIBERTARIEN AMÉRICAIN

World map showing areas of democracy in green, algorithm influence in blue, war zones in red, and nuclear deterrence marked with missiles and radiation icons.

Temps de lecture :  12 minutes
mots-clés : Palantir, Antropic, guerre, analyse, nucléaire, arme de destruction massive, équilibre, guerre froide 
Nombre de pages « équivalent » : 5
Article rédigé avec l’aide de l’IA :
oui

En bref : L’affaire opposant Anthropic à l’administration américaine révèle moins un débat sur l’éthique de l’IA qu’une divergence stratégique entre deux visions libertariennes du pouvoir technologique. Derrière les discours sur la démocratie se joue avant tout la compétition géopolitique entre les États-Unis et la Chine pour la maîtrise de l’intelligence artificielle, désormais perçue comme un facteur d’équilibre comparable à l’arme nucléaire. L’article souligne que l’Europe ne peut rester spectatrice et doit développer ses propres capacités en IA afin de préserver sa souveraineté dans un monde de plus en plus multipolaire.

Chers lecteurs, chères lectrices,
Chers abonné.e.s,

Nous voici arrivés au troisième article de vacances sur l’analyse de l’entreprise PALANTIR, vue par un Européen. Dans le premier épisode, nous vous expliquions comme fonctionnait PALANTIR ( PALANTIR, PETER THIEL, ALEX KARP : “ Silicon Valley has lost its way “ (The technological Republic, 2026)). Le deuxième article propose une lecture plus affinée de ses dirigeants à travers l’approche libertarienne, souvent obscure pour un Européen ( Palantir 2 : Quand des Zozo-techno veulent dominer le monde, la question démocratique se pose et ce n’est pas si simple). Aujourd’hui, nous vous proposons d’approfondir ces deux articles à travers l’  « affaire » Antropic vs ministère de la guerre, qui s’est déroulé en pleine guerre Iran-Ormouz-USA.

Rappel

« Le gouvernement fédéral va cesser toute collaboration avec Anthropic et classer cette entreprise spécialisée dans l’intelligence artificielle parmi les risques liés à la chaîne d’approvisionnement, ce qui marque une escalade spectaculaire du conflit qui l’oppose à l’entreprise quant à l’utilisation de sa technologie par le Pentagone. Alors que les relations entre Anthropic et l’administration ont atteint un nouveau creux, son rival OpenAI a annoncé vendredi soir avoir conclu un accord avec le ministère de la Défense pour que ses modèles soient utilisés dans des environnements classifiés, un statut dont seule Anthropic bénéficiait jusqu’à récemment. Les rebondissements successifs de vendredi entre le Pentagone et ces deux chouchous de la Silicon Valley sont appelés à façonner l’avenir de l’utilisation des outils d’IA de pointe par le gouvernement fédéral, et en particulier par le Pentagone. » (Trump Administration Shuns Anthropic, Embraces OpenAI in Clash Over Guardrails, Amrith Ramkumar, Wall street Journal, 27 Février 2026). Cette polémique fut le début d’un véritable débat démocratique aux USA ainsi que dans les milieux tech dans le monde, car les enjeux de la démocratie étaient en jeu face au développement de l’IA.

Cette réaction de l’administration Trump faisait suite à la déclaration de Dario Amodei (26 février 2026), PDG d’Antropic (Claude IA). En substance, elle dit ceci :

Dario Amodei, CEO d’Anthropic, affirme que l’entreprise considère l’IA comme un élément stratégique essentiel pour la défense des démocraties occidentales. Il rappelle qu’Anthropic collabore déjà étroitement avec le Département de la Guerre américain et les agences de renseignement, notamment pour l’analyse de renseignement, la planification opérationnelle, la cybersécurité et la simulation. L’entreprise souligne également avoir volontairement renoncé à d’importants revenus afin d’empêcher que ses modèles soient utilisés par des organisations liées au Parti communiste chinois ou dans des cyberattaques. Cependant, Anthropic fixe deux lignes rouges non négociables :

  • L’utilisation de l’IA pour la surveillance de masse de la population américaine ;
  • L’intégration de l’IA dans des armes entièrement autonomes, capables de décider seules de l’usage de la force létale.

Selon Amodei, ces deux usages sont incompatibles avec les valeurs démocratiques américaines et dépassent les capacités actuelles de fiabilité des modèles d’IA. L’entreprise précise qu’elle ne cherche pas à intervenir dans les décisions militaires elles-mêmes, qui relèvent exclusivement des autorités militaires, mais souhaite uniquement exclure ces deux applications spécifiques. (texte résumé par IA, ChatGPT, 13 juillet 2026).

Si nous entrons dans le détail de la déclaration et de ses enjeux démocratiques, Dario Amodéi précise :

Dans un nombre restreint de cas, nous estimons que l’IA peut porter atteinte aux valeurs démocratiques, plutôt que de les défendre. Certaines utilisations dépassent tout simplement les limites de ce que la technologie actuelle est capable de faire de manière sûre et fiable. Deux de ces cas d’utilisation n’ont jamais été inclus dans nos contrats avec le ministère de la Guerre, et nous estimons qu’ils ne devraient pas l’être aujourd’hui :

  • Surveillance de masse sur le territoire national. Nous soutenons l’utilisation de l’IA dans le cadre de missions légales de renseignement extérieur et de contre-espionnage. Cependant, l’utilisation de ces systèmes à des fins de surveillance de masse sur le territoire national est incompatible avec les valeurs démocratiques. La surveillance de masse basée sur l’IA présente des risques graves et inédits pour nos libertés fondamentales. Si une telle surveillance est actuellement légale, c’est uniquement parce que la loi n’a pas encore rattrapé le rythme de l’évolution rapide des capacités de l’IA. Par exemple, en vertu de la législation actuelle, le gouvernement peut acquérir, auprès de sources publiques et sans mandat, des données détaillées sur les déplacements, la navigation sur Internet et les relations des Américains, une pratique dont la communauté du renseignement a reconnu qu’elle soulevait des préoccupations en matière de vie privée et qui a suscité une opposition bipartisane au Congrès. Une IA puissante permet d’assembler ces données dispersées et inoffensives prises isolément pour dresser un tableau complet de la vie de n’importe quelle personne, de manière automatique et à très grande échelle.
  • Les armes entièrement autonomes. Les armes partiellement autonomes, comme celles utilisées aujourd’hui en Ukraine, sont essentielles à la défense de la démocratie. Même les armes entièrement autonomes (celles qui excluent totalement l’intervention humaine et automatisent la sélection et l’engagement des cibles) pourraient s’avérer cruciales pour notre défense nationale. Mais à l’heure actuelle, les systèmes d’IA de pointe ne sont tout simplement pas assez fiables pour équiper des armes entièrement autonomes. Nous ne fournirons pas sciemment un produit qui mettrait en danger les combattants et les civils américains. Nous avons proposé de collaborer directement avec le ministère de la Guerre dans le cadre de la R&D afin d’améliorer la fiabilité de ces systèmes, mais cette offre n’a pas été acceptée. De plus, sans surveillance adéquate, on ne peut pas compter sur des armes entièrement autonomes pour faire preuve du jugement critique dont font preuve chaque jour nos troupes professionnelles hautement qualifiées. Elles doivent être déployées avec des garde-fous appropriés, qui n’existent pas à l’heure actuelle.

Cette déclaration et la réaction de l’administration Trump nécessitent une analyse approfondie et nuancée à travers le prisme libertarien. En effet, l’Occidental européen ne peut que se réjouir des propos du PDG d’Antropic, toutefois, à y regarder de plus près, le sens donné aux mots (tellement important dans un prompt) n’est pas nécessairement identique de la bouche d’un américain libertarien face à un Occidental socio-démocrate.

Le sens donné au mot « démocratie »

Derrière les enjeux d’usages de l’IA par le ministère de la guerre, il faut d’abord présenter le niveau d’intelligence des algorithmes d’Antropic. Ceux-ci ont été fortement utilisés par… Palantir durant la guerre du détroit D’Ormouz. Pour rappel, Palantir utilise les LLM des autres (Open IA, Antropic, …) pour développer ses services d’aide à la décision et au contrôle des systèmes humains. C’est d’ailleurs lors d’une réunion entre Antropic et Palantir que la mèche est partie. Ben Thompson à travers son article Antropic and alignment ( 2 mars 2026) issu de son blog Stratechry nous l’explique clairement :

Anthropic est l’un des rares grands modèles linguistiques « de pointe » dont le gouvernement américain peut faire un usage classifié, car il est accessible via le « Top Secret Cloud » d’Amazon et via la plateforme d’intelligence artificielle de Palantir. C’est ainsi que son chatbot Claude s’est retrouvé sur les écrans des fonctionnaires qui suivaient la prise de pouvoir de Nicolás Maduro, alors président du Venezuela…
Peu après le raid contre Maduro, lors d’une réunion de suivi régulière entre Palantir et Anthropic, un responsable d’Anthropic a évoqué l’opération avec un cadre supérieur de Palantir, qui a déduit de cet échange que la start-up spécialisée dans l’IA désapprouvait l’utilisation de sa technologie à cette fin. Le dirigeant de Palantir s’est alarmé de ce que la demande d’Anthropic pouvait laisser entendre que l’entreprise pourrait s’opposer à l’utilisation de sa technologie dans le cadre d’une opération militaire américaine, et a rapporté cette conversation au Pentagone, a déclaré un haut responsable du ministère de la Défense.
(base de la source : Semafor)

Donc, derrière la déclaration du ministère de la Défense, nous avons un combat et deux visions des enjeux de la guerre de pouvoir mondial entre la Chine et les USA. Explications.

Palentir vs Antropic

La position d’Antropic et de Palantir n’est pas la défense de la démocratie, mais bien de la liberté individuelle. Toutefois, ces visions ne sont pas identiques :

  • Antropic considère qu’aujourd’hui, les outils IA mis à disposition du gouvernement américain ne permettent pas le contrôle des actions de celui-ci. Cela nous rappelle l’affaire Snowden avec la NSA faisant partie du ministère de la guerre bien que la NSA soit un outil de contrôle intérieur du gouvernement américain. Dans ces conditions, le PDG d’Antropic préfère que l’IA ne soit pas utilisée, car non contrôlée démocratiquement.
  • Palantir offre une vision plus radicale : plus d’IA permet de mieux contrôler le gouvernement grâce à un meilleur contrôle. Alex Karp précise dans son manifeste avec Peter Thiel que tout démocrate devrait demander plus de démocratie de contrôle, un contrôle grâce à l’IA … et leurs logiciels de contrôle.

Précisons encore que ces deux visions sont encadrées par une vision globalement libertarienne. Seuls les moyens d’arriver à la contractualisation entre l’État et l’individu diffèrent.

Les enjeux de la multipolarisation : la prochaine guerre froide

Ben Thompson relève également dans ces contradictions, un enjeu plus important permettant à un Européen de mieux comprendre les enjeux réels derrière de la guerre de demain : Chine-USA. Cette guerre est l’enjeu central des USA aujourd’hui en gardant la supériorité actuelle des modèles IA. Il précise deux visions différentes posant réellement des questions de démocratie : Si l’IA ne peut être maitrisée aujourd’hui, pour lui, l’enjeu est plutôt l’ouverture des modèles devant permettre un contrôle postérieur, la démocratie et les responsables politiques étant dans l’incapacité à contrôler quelque chose qui leur échappe eu égard à la vitesse de développement des modèles LLM.

Ni Palantir, ni Antropic ne peuvent accepter cela, sauf à faire effondrer leur modèle économique déjà fragile en soi. Mais Ben Thompson relève un autre problème : pour éviter la guerre entre la Chine et les USA et dont le déclencheur sera sans doute Taiwan, il faut faire émerger une nouvelle guerre froide, telle la période nucléaire entre les USA et l’URSS. C’est parce que les deux ont l’arme nucléaire qu’aucun ne l’utilise.

Avec l’IA, c’est nécessairement un schéma identique qui devrait se profiler dans les décennies à venir afin de neutraliser l’un comme l’autre. A défaut, l’un se sentant menacé par l’autre plus pissant risque d’attaquer avant de risquer de tout perdre.
Étonnement, cela fait penser à la Russie actuelle qui, avec un peu de recul, offre à penser que le choix d’attaquer l’Ukraine l’a profondément affaiblie et renforcé la place de l’Ukraine en Europe.

Dans ce contexte, le PDG d’Antropic est diamétralement contre cet équilibre, tout comme ceux de Palantir. Tous deux veulent garder la suprématie de l’IA, que Amodei considère comme une arme de destruction massive plus puissance que la bombe nucléaire. Amodei s’est exprimé sans détour sur d’autres aspects liés à l’IA et à la sécurité nationale (source : Bloomberg, Anthropic CEO Says AI Chip Sales to China Like Selling Nukes to North Korea, janvier 2026) :

Le PDG d’Anthropic, Dario Amodei, a déclaré que la vente de puces d’intelligence artificielle de pointe à la Chine constituait une grave erreur ayant des « implications incroyables en matière de sécurité nationale », alors que les États-Unis s’apprêtent à autoriser Nvidia Corp. à vendre ses processeurs H200 à Pékin. « Ce serait une grave erreur d’exporter ces puces », a déclaré M. Amodei lors d’un entretien avec John Micklethwait, rédacteur en chef de Bloomberg, au Forum économique mondial de Davos, en Suisse. « Je trouve cela complètement fou. C’est un peu comme vendre des armes nucléaires à la Corée du Nord. »

Conclusion

Derrière l’annonce éthique de Dario Amodei précisant qu’il ne voulait pas que l’IA soit utilisée pour contrôler les Américains dans un cadre démocratique, de nombreux journaux européens s’en sont félicités. Toutefois, ce n’est pas de la démocratie comme modèle qui était énoncée, mais bien la démocratie américaine et la protection de la liberté des libertariens. Derrière cela se cache un enjeu bien plus grand que l’Europe doit comprendre : lorsqu’un pays domine le monde pendant près d’un siècle et qu’il constate que c’est la fin de son règne, qui plus la seule démocratie au monde laisser prospérer un courant libertarien, les mêmes rois de l’IA défendront corps et âme leur pays pour continuer à prospérer ; quitte à prendre le risque de déstabiliser l’ensemble du reste du monde.
Ben Thompson résume bien l’enjeu de la nouvelle guerre froide. Ces fous de guerre sont ceux qui n’en veulent pas, or la seule manière de tenir l’équilibre est bien que chaque continent puisse développer sa propre IAG. Les Chinois le font.

Les européens auront été prévenus.

Bonne et belle journée à vous.

Merci pour le suivi de notre blog-à-idées ou à réflexions, c’est toujours agréable d’être lu et vous êtes de plus en plus nombreux (+ de 1 000 par mois en, moyenne). N’hésitez pas à commenter, c’est aussi une place de débats. Et surtout, merci de partager/liker si vous soutenez nos réflexions ou recherches. C’est un véritable soutien de votre part et il est apprécié à sa juste valeur.

Dr. Pascal SIMOENS, Architecte et urbaniste, data Scientist.
J’ai commencé ma vie en construisant des villes en Lego, j’en ai fait mon métier. Geek invétéré, aujourd’hui je joins mes passions du numérique et de la ville au travers d’une expertise smart Cities et smart-buildings comme responsable » R&D au sein du groupe Pirnay (Charleroi-Bruxelles) et plus particulièrement de sa section S²Enginnering (smart & sustainable) . En même temps, j’enseigne cette expertise  et continue la recherche dans les domaines de l’IA, l’architecture et la réduction de l’entropie du processus constructif au sien de l’UMONS. Je représente également les universités d’État de la communauté Française au sein du Conseil National de l’Ordre des architectes et du Conseil francophone et germanophone.

This post is licensed under a Creative Commons Attribution-NonCommercial 4.0 International License.  

Laisser un commentaire