RE-BLOG : « Jouir de plus de temps et le répartir autrement »

Temps de lecture : 4 minutes
mots-clés : travail, crise, génération, 20 ans, 40 ans, Ipsos, Trends, Alain Minc, tribus

Chers lecteurs,

Aujourd’hui, je vais vous proposer un article et une analyse singulière. Singulière, car personnelle… très personnelle et qui me touche avec ce que la jeune génération de travailleurs vit aujourd’hui.

Je fais partie de ces gens qui sont hyperactifs, je m’emmerde après 3 minutes d’inactivité. Peut-être est-ce mon caractère, mon cerveau qui carbure de trop, je n’en sais rien. Pourtant, en 2014 et alors que je travaillais 225h/mois depuis au moins 3 ou 4 ans… (le fameux 9/9/6 décrit dans l’article en référence), j’ai tout lâché professionnellement pour me poser.

Certes, ceux qui connaissent mon histoire savent que cette période était complexe avec la mise en liquidation d’une entreprise, mais en même temps, la création d’une autre qui faisait exploser les chiffres les plus optimistes de notre business plan font partie de l’équation. Néanmoins, j’ai totalement réorienté mes perspectives de carrière. Aujourd’hui j’y ai gagné en qualité de vie… je travaille (presque) tout autant, mais je maitrise mon temps. Une différence essentielle. J’ai fait ce choix, car j’avais littéralement l’impression, au sens physique du terme, de raccourcir mon espérance de vie.

Dans l’article publié par Laure Coromines dans l’ADN (Travail : « J’ai tenu 3 ans pour une ascension qui m’a coûté trop cher. Aujourd’hui, j’arrête ! », 3 octobre 2023), elle relate une étude menée par Ipsos en 2022 et traitant de la génération 20-40 dans le monde : France, Chine, Suède, Brésil, Maroc… et les résultats sont sans appel : les jeunes qui travaillent veulent reprendre leur temps, un temps individuel. Cette étude, un trendsetter, c’est-à-dire la mise en place d’un observatoire évolutif en posant des questions identiques sur un topic initial qui reste identique pendant des années. Ils appellent cela « des capteurs sensibles de la modernité » et montrent aujourd’hui que la jeune génération qui est déjà anxieuse par les enjeux planétaires, tente aussi de se faire une place dans le monde du travail face à un rouleau compresseur : les mails, plateformes d’échanges Teams, bureau à distance, intrusion du travail 24/24 dans la maison, amis sur les PSN qui vous interpellent à chaque instant de la journée : tout se mélange et l’attention cognitive est continue.

Les auteurs montrent cette génération très consciente d’un « entre-deux mondes »   :

  • Le déclin de la viabilité du monde d’avant
  • La nécessité de construire un monde d’après résolument différent
  • La difficulté à le faire depuis le paradigme du monde d’avant
  • Et une formidable impulsion au changement !

Encore plus intéressants, ces jeunes avaient pressenti une décennie 2020 dite « folle » … elle a commencé en fanfare avec la COVID. Poursuivie en 2022 par la guerre en Ukraine, aujourd’hui (2023) avec l’IA… on ne s’ennuie pas, mais si on prend un peu de recul, qui peut se dire qu’à 23 ans il (vous, moi…) avait déjà vécu une guerre aux enjeux mondiaux, testé une pandémie mondiale, voyait une technologie qui s’impose dans son quotidien en moins de trois ans révolus? La question aujourd’hui est : que va-t-il se passer en 2024 ?

Il en découle une nécessité de penser autrement si on ne veut pas se fracasser contre un mur sans pouvoir rien faire, tel Jeff Bridge dan Etat Second (Fearless, Peter Weir, 1993) et sur la musique de U2 (Where the Streets have No Name).

Aujourd’hui, ces jeunes sont conscients de leur addiction numérique et qu’elle mène à une impasse. Un interviewé chinois nous dit : « Nous avons déjà trop endommagé la nature, et les gens n’ont toujours pas la conscience nécessaire pour réparer les dégâts que nous avons causés. »  Un brésilien lucide nous dit « Nous marchons très vite vers une catastrophe environnementale majeure. Je pense également que la démocratie est en train de mourir partout dans le monde (là où il existe un système démocratique) et que les choses changent très vite. »

L’étude Ipsos met en exergue ces propos, car assez justes :

  • Nous sommes dans une impasse climatique
  • La régression de la démocratie s’ouvre à nos yeux chaque jour : Le score moyen de démocratie des pays a chuté à 5,28 (contre 5,37 en 2020), soit le résultat le plus faible depuis 2006 (source : The Economist)
  • Les territoires n’ont jamais été aussi vulnérables, et par vulnérabilité il n’est pas toujours question du territoire physique :l’espérance de vie américaine a commencé à stagner avant de décliner à partir de 2015. Cette année-là, rapporte la seconde étude menée par Jessica Ho (University of Southern California) et Arun Hendi (Princeton University), une douzaine de pays riches dont la France connaissait simultanément un déclin significatif de leur espérance de vie par rapport à l’année précédente. Les overdoses sont la première cause d’accroissement de la mortalité, dans tous les groupes. Au ravage de la drogue s’ajoute la dépendance d’une partie de la population aux opioïdes (extrait du rapport Ipsos)
  • La régression des droits est sans précédent : femmes en Afghanistan, l’avortement chez nous.

De ces constats découle des actions, mais cette génération ne croit pas au collectif : « S’il y a une chose que j’ai apprise au cours de mes 31 années de vie, c’est que nous ne pouvons pas nous préoccuper de tout à chaque fois. Je suis optimiste. Les dernières années ont été assez difficiles (crise économique, Covid, déforestation, augmentation de la pauvreté et ses conséquences) et je ne sais pas si je pense rationnellement ou si je dis juste ce que j’ai besoin d’entendre, mais une nouvelle année se présente à moi et j’essaierai d’en tirer le meilleur parti.» (Brésil) , complété par « Tout ce que je peux faire, c’est continuer à m’occuper de ce que je contrôle, c’est-à-dire ma famille et moi-même, et ce qui se passe dans le monde extérieur, je le gérerai au fur et à mesure qu’il m’affectera » (Royaume-Uni). Une force d’individualismes dans des « tribus ». Ce qu’Alain Minc eût déjà exposé dans son livre prophétique  Le nouveau Moyen-âge publié en 1993 : un individu qui collabore avec un ou plusieurs clans/tribus selon ses besoins et intérêts.

Cela a des conséquences sur le quotidien du monde du travail : l’entreprise devient une tribu : on n’y travaille plus du tout parce qu’on y gagne bien sa vie, mais bien parce qu’on s’y sent bien, en famille, entre soi et on s’entraide. Et si on ne se sent plus assez en accord avec cette tribu, on prend sa tente et on migre ailleurs.

Cette génération aspire à « un monde plus simple, naturel et vrai » : « Une terre calme et des gens avec de vraies personnalités, loin de la civilisation urbaine, un monde blanc et pur qui retourne à la nature, même l’amour et la haine deviennent plus directs et plus forts. Nous devons devenir plus « vrais », devenir de vrais moi. » (Chine). Bref, le monde d’après doit être plus radical et univoque. Ce qui pose des questions sur la démocratie.

Reset !

Ce qui ressort de cette étude (évolutive puisque mesurée depuis plus de 20 ans), c’est la notion de « Reset ». Ça ne vous rappelle rien ? Moi ça me parle et je les comprends, « Pour la première fois peut-être que je songe à gagner moins en passant à temps partiel. En tout cas je vais essayer, je ne sais pas si je tiendrai financièrement » (France).

En associant le « Reset » à la « tribu où on se sent bien » et d’un autre côté « une pression des sonneries carcérales », nous avons devant nous un cocktail explosif d’autant que la pénurie de main-d’œuvre est devenue l’enjeu majeur de la décennie (du plombier à l’ingénieur) alors que le scope des dirigeants est encore dans la logique « emploi pour tous et plus aucun chômage ».

L’étude relève une expression remarquable : nous passons du temps avaleur au temps à valeur avec un enjeu majeur pour la décennie : apprendre à suspendre le temps pour offrir des bulles d’oxygènes aux travailleurs des entreprises… nous en sommes très loin.

Bonne et belle journée à vous.

L’accès aux slides résumés de l’étude : ici

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Pascal SIMOENS Architecte et urbaniste, data Scientist. Expert Smart Cities. J’ai commencé ma vie en construisant des villes en Lego, j’en ai fait mon métier. Geek invétéré, aujourd’hui je joins mes passions du numérique et de la ville au travers d’une expertise smart Cities et smart-buildings en travaillant en bureau d’étude (Poly-Tech Engineering) et j’enseigne cette même expertise à l’UMONS et l’ULB.

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