LA PLACE DE L’HOMME DANS LA GESTION DE LA VILLE FACE A L’ÉVOLUTION DE LA TECHNOLOGIE

Temps de lecture : 7 minutes
mots-clés : SmartCities,
Steigler, Plaine Commune, paris, Dystopie, Black Mirror, ZAD

Chers lecteurs,

Voici le deuxième article du quadrilatère qui vous accompagnera tout au long de votre mois d’août. Je vous renvoie au premier article, publié la semaine dernière pour l’explication du pourquoi et du comment. Aujourd’hui, ce n’est pas véritablement un article, mais presque un manifeste ! l’exercice était périlleux et me semblait important à diffuser. L’étudiante Eva Decuypere, haute de ses 23 pommes, nous montre à quel point cette génération est loin des futilités. Certes, les gens futiles ont toujours existé et je pense d’ailleurs avoir été beaucoup plus futile à leur âge. Ce morceau d’  « architecture » montre que la jeunesse pense et réfléchit à agir. Bravo Eva!

Bonne lecture.

Introduction

La place de l’Homme dans le monde actuel pose de plus en plus question. L’évolution exponentielle de la technologie entraine une constante collaboration entre l’Homme et la machine. Mais jusqu’où ira cette collaboration ?  Est-ce que l’on délègue l’ensemble de la gestion aux machines ? Ou aux bâtiments ? Où se trouve la limite ? Y en a-t-il une ? …

Toutes ces questions, d’ordre actuel, planent au-dessus de nous, étudiants en Master en Architecture et Urbanisme, et risquent de nous dépasser si nous ne n’y attelons pas dès maintenant. Mais quelle est la question la plus pertinente au fond ?

Bandersnatch est un film interactif sorti en 2018 et réalisé par David Slade. Le spectateur fait des choix lors du visionnage et change ainsi le fils de l’histoire. L’un des 250 segments du film nous amène à un discours surprenant de Colin, interprété par Will Poulter. Celui-ci explique que finalement aucun être humain n’est libre, que tout est contrôlé par un esprit connecté à notre monde. Il parle donc de plusieurs réalités, qu’une action réalisée sur un chemin affecte tous les autres et que le temps n’est qu’un concept artificiel. Il en arrive même à se dire que mourir, ça ne compte pas puisque la vie continuera dans une autre réalité.

Bien que le discours soit poussé à l’extrême, il est intéressant de se pencher sur ce contrôle qu’a ce fameux esprit connecté à notre monde. Cet esprit, dans le monde actuel, c’est la technologie, le numérique. En utilisant Google, par exemple, nous pensons utiliser l’outil. Mais en réalité, c’est bien l’outil qui nous utilise. Google possède énormément d’informations sur chacun d’entre nous. Ces informations, ce n’est point nous, notre mémoire, qui allons les maîtriser, mais bien le système. Bernard Stiegler ajoute à cela : « Mon système nerveux, il est assez efficient, à l’intérieur de mon cerveau, ça va relativement vite, les signaux chimicoélectriques y sont assez rapides, mais mon système nerveux dans son ensemble fonctionne à 60m/s. Ce qui n’est pas très rapide, ce n’est pas mal, mais ce n’est quand même pas très rapide. Un système automatique, qui travaille avec des réseaux électroniques, va 1 million à 4 millions de fois plus vite que vous. » .

En somme, quand on lit ce paragraphe, qu’on en comprenne le sens, c’est assez effrayant. Mais qu’est-ce que ça signifie au fond ? Que la machine est plus intelligente que nous ? Qu’elle retient tout de ce que nous pouvons lui donner comme informations alors que notre cerveau l’oubliera bien trop tôt ? B. Stiegler explique que cela signifie que le système nous pilote, qu’il nous prive de nous-mêmes, de notre liberté. À l’échelle de l’être humain, la technologie gère déjà une grande partie de nos vies. Il est donc pertinent de se questionner sur la place de l’Homme dans la gestion de la ville face à ces machines de plus en plus performantes qui gèrent déjà une grande partie de la ville et comme déjà dite, de notre vie de tous les jours. Ces machines finiront potentiellement par tout calculer…  En plus des machines, de cette technologie, il y a le territoire. Aujourd’hui totalement fragmenté, il nous impose des déplacements, des activités … Dans ce contexte, la question la plus pertinente semble celle-ci : que reste-t-il pour le libre arbitre, la créativité, la sérendipité dans la ville de demain ? Pour tenter de répondre à un problème, à une question, il faut d’abord en comprendre la cause.

Contextualisation : La technologie

À l’heure actuelle dans le monde de l’architecture et de l’urbanisme, les Smart Cities font de plus en plus parler d’elles. Pour la ville, les Smart Cities sont souvent vendues comme étant une solution miracle aux problèmes urbains. L’objectif est, normalement, d’améliorer la qualité de vie des citoyens en les mettant au cœur du projet. Malheureusement, dans certains cas, ces nouveaux quartiers s’imposent sans réellement prendre l’avis de l’Homme, du citoyen, de l’habitant. Par exemple, les espaces publics, réalisés par les promoteurs étant à la recherche d’un maximum de bénéfices, sont souvent pensés au détriment d’un certain intérêt collectif. Bernard Stiegler, dans son livre l’Intelligence des villes et la nouvelle révolution urbaine , explique que « cela affecte les conditions de vie de l’aménagement du territoire, de la gestion et des services, tout autant que l’économie urbaine et les politiques locales. »

Dans d’autres cas, même si les Smart Cities sont pensées de manière collective et avec une participation citoyennes réfléchies, l’échec est fréquent ; la dimension participative n’est pas simple et se compose d’ambiguïtés multiples ainsi que beaucoup d’interrogations concernant le régime juridique de la protection des données personnelles. Pour citer un exemple ; A Quayside, quartier de Toronto, les données personnelles ont été la raison de l’échec de Google. Les associations de défense de la protection de donnée sont montées en force et ont posé la question de l’utilisation de ces données ; à quoi vont-elles servir ? Google n’a jamais réussi à prouver que les données resteraient dans l’intimité du quartier et a donc dû laisser tomber le projet.

En cas de réussite, si l’habitant a son mot à dire finalement, l’effet de ces projets sur l’Homme, c’est que ces villes nouvelles programment et anticipent les choses de façon à, d’une certaine manière, diriger les utilisateurs. L’Homme n’a donc aucun libre arbitre ; de chez lui au bureau, son parcours est dirigé par la machine qui lui fera faire un détour pour exposer une publicité d’un jeans dont il a discuté avec son fils la veille. Au travail, son emplacement dans ce grand building totalement smart est dicté par la machine ; celle-ci a pris en compte s’il préférait le café ou le thé pour son emplacement précis lors de la réunion du matin, avec quel collègue il s’entend le mieux, à quel moment il aime déjeuner et où il est préférable de se placer à ce moment précis pour avoir la meilleure des luminosités … Le soir, en trainant sur Facebook, une autre publicité apparaitra pour ce même jeans. Nous évoluons dans un monde où la technologie commence à devancer l’homme, le guider jusqu’à le priver de son libre arbitre. Il est donc primordial d’agir pour garder cette liberté.

Contextualisation : le territoire

La thèse de Bernard Charbonneau, grand penseur français, dénonce la révolution industrielle comme étant la disparition de l’opposition entre la ville et la campagne. Car oui, les campagnes ont, elles aussi, été industrialisées. Le problème d’avoir détruit un monde et d’en avoir construit un autre plus fonctionnel, plus paramétrable, c’est la liberté. L’exemple de la guerre actuelle en témoigne : parce qu’il y a une guerre en Ukraine, des Africains vont mourir de faim. En effet, l’Afrique de l’Est subit une crise alimentaire de taille aggravée par cette guerre qui provoque une hausse des prix des matières premières ;« Selon Oxfam, les pays de l’Afrique de l’Est importent jusqu’à 90% de leur blé d’Ukraine et de Russie. Or, l’invasion russe de l’Ukraine a forcé cette dernière à interrompre ses livraisons et les sanctions occidentales prises envers la Russie exercent aussi une pression sur les prix. » . Le zonage, le découpage du territoire ainsi que sa fonctionnarisation nous a nous-mêmes découpés finalement. Ce zonage apporte des comportements eux-mêmes prédéfinis ; dans le temps, il n’y avait pas réellement de nature, de patrimoine, d’industrie … Il y avait simplement des lieux qui apparaissaient en fonction des besoins et des envies.  Aujourd’hui, on a des lieux dédiés au patrimoine qui sont eux-mêmes industrialisés, qu’on regarde derrière une sorte de vitrine. Il y a des lieux naturels où oui, nous pouvons nous balader, mais sur un sentier balisé … Les comportements sont de plus en plus prescrits et donc, de plus en plus imposés. En somme, il semble adéquat d’oser dire que c’est à travers l’aménagement du territoire qu’on parvient à contrôler le plus redoutablement l’individu, l’être humain.

L’idée serait donc de se servir du territoire pour recréer cette liberté, ce libre arbitre, qui se meurt petit à petit. Mais réinventer un territoire, une sorte de Nouveau Monde, ne veut pas dire tout raser. Et sans Doc et Marty McFly, un retour dans le passé n’est pas envisageable non plus. L’enjeu serait plutôt d’assumer l’artificialisation du monde actuel en bricolant grâce à ce que ce monde moderne met à notre disposition.

Les objectifs

  • Le premier objectif serait donc d’hybrider tous ces espaces séparés actuellement. Les ZAD (zones à défendre) sont, par exemple, une opportunité ; les zadistes défendent un territoire d’une destruction massive, mais pour ça ils restent sur place jour et nuit. Les gens vont donc habiter, vivre sans détruire l’endroit qu’ils protègent des bulldozers. Vivre sur une ZAD ça veut également dire vivre avec des gens très différents de nous, c’est défendre avec des arguments totalement différents, et parfois même contradictoires, un territoire, c’est une lutte commune. Cet ‘ennemi’ commun, qui est bien souvent l’État, va solidifier cette nouvelle petite société vivant sur la ZAD. Les zadistes vont donc croiser leurs savoirs, discuter, souvent se disputer, et finir par trouver des solutions pour vivre sans détruire. Et le tout, de manière totalement libre. En allant chercher ce qu’il y a simplement à notre portée, nous, Êtres humains, on réinvente un monde où on retrouve de la singularité, de la liberté. Mais les ZAD ne sont qu’un exemple. On ne peut pas tous vivre sur une ZAD sous prétexte qu’on craint de perdre notre liberté, notre libre arbitre. D’autant plus que cette action est totalement illégale…
  • Le second objectif, puisque l’enjeu est d’accepter le monde actuel, c’est d’accepter d’une certaine manière l’évolution constante de la technologie et donc, l’utilisation de celle-ci. Et pour l’utiliser correctement, il faut la comprendre afin d’arriver à la « dompter ». Car en utilisant cette technologie sans la comprendre, c’est risquer qu’elle prenne le dessus sur l’Homme ; lorsque l’Être humain ne comprend pas quelque chose, il se fait rapidement dépasser par elle. La preuve actuelle c’est le Covid. Nous ne l’avons pas compris, d’une certaine manière il nous a dépassés, les politiciens ont confiné, et on s’est retrouvés enfermés, sans liberté.

Cette compréhension est d’autant plus importante aujourd’hui lorsque nous savons que nous vivons dans l’anthropocène. Cette période est traduite par l’augmentation de l’entropie dans tous les domaines (la thermodynamique, la biologie, l’information). Quand nous utilisons le système, comme expliqué dans l’introduction, il s’appauvrit. En effet, nous perdons de la valeur pour lui, nous devenons de plus en plus standard, nous perdons notre singularité, notre particularité. De ce fait, le système tend à se fermer et crée donc de l’entropie. Il est donc impératif de diminuer l’entropie et d’augmenter la néguentropie (l’entropie négative). Et ce sont les êtres vivants qui ont la capacité de repousser l’entropie.

En somme, c’est nous qui devons utiliser la machine et non l’inverse. On doit tenter de retourner le système pour redevenir maître de la situation, maître de nous-mêmes.

Un test prometteur

Il faut donc tenter d’hybrider ces espaces actuellement fragmentés et fonctionnalisés qui organisent la ville d’aujourd’hui tout en utilisant autrement la technologie afin d’avoir le dessus sur elle et non plus l’inverse. De cette manière, l’être humain retrouvera son libre arbitre, sa liberté. Mais comment réaliser une chose pareille ?

Bernard Stiegler, accompagné de Patrick Braouezec, président de Plaine Commune, élabore un projet, nommé « territoire apprenant contributif ». Ce territoire regroupe 9 villes au nord de Paris. Plaine Commune possède une population d’une grande diversité, une forte activité économique, un réseau de transports dense ainsi que des voies d’eau (Le Canal, la Seine). Pour B. Stiegler, l’enjeu principal aujourd’hui, pour éviter la disparition de l’Homme, c’est l’économie. L’économie de demain doit être une économie de lutte contre l’entropie, une économie du travail, car pour lui, quelqu’un qui travaille est quelqu’un qui lutte contre l’entropie. En effet, il explique qu’actuellement, le travailleur est dépossédé de son savoir-faire. Il perd sa singularité en étant employé et en effectuant donc des tâches quotidiennes qui finiront rapidement par être déléguées à la machine.

Et retrouver sa liberté, c’est aussi retrouver sa singularité dans le monde. Dans le projet de Plaine Commune, c’est en élaborant une économie contributive, une économie du travail et non de l’emploi, que l’Homme peut donc retrouver sa singularité. En outre, le projet est une expérimentation territoriale « visant à faire de Plaine Commune un « territoire-pilote sur les questions relatives à l’avenir du travail, de l’économie contributive, de l’urbanisation, de l’éducation et de la recherche dans le contexte de la transformation numérique. » . Les objectifs sont au nombre de 4 ; l’un vise l’engagement du territoire de Plaine Commune dans le numérique (en rendant les utilisateurs prescripteurs et non plus consommateurs du système numérique), le deuxième à un nouveau modèle économique (en redistribuant les gains produits par le biais d’un revenu contributif), le troisième vise à « concevoir une nouvelle architecture de réseau » (même architecture de données comportant une offre variée de services pour le territoire) et enfin, le dernier vise à la réalisation des chaires (accueillir des chercheurs afin d’accompagner les habitants dans toutes ces transformations). Pour ce faire, c’est d’abord une longue mobilisation des habitants qui est lancée. Il faut faire connaître le projet, mobiliser les acteurs ainsi que les partenaires potentiels. En outre, un projet de cette taille prend beaucoup de temps et d’énergie aux personnes concernées. Mais n’est-ce pas le prix à payer pour retrouver son libre arbitre ?

Laissons de côté l’aspect économique et reprenons le premier objectif du projet : L’engagement du territoire de Plaine Commune dans le numérique. L’idée est donc de développer un savoir numérique local afin que Plaine Commune devienne une sorte de territoire apprenant, mais aussi de référence ! Les habitants ne seront plus consommateurs des services numériques, mais plutôt prescripteurs de ces mêmes services. Dans cette logique, l’utilisateur, l’Homme, ne sera plus dirigé par la machine, ne sera plus prolétarisé. Dans cet optique, l’être humain retrouvera son libre arbitre. Bien que le projet « Territoire apprenant contributif » vise à transformer le modèle économique et social actuel, l’ensemble des objectifs tentent également de rendre le territoire expérimental, une espèce de test pour aller vers la néguentropie, vers une nouvelle liberté de l’Homme.

Conclusion

Finalement, il est clair que nous allons vers une perte certaine de la sérendipité, du libre arbitre, de la créativité. Le numérique, ainsi que la ville fragmentée d’aujourd’hui, guide notre vie de tous les jours, nos activités, nos déplacements … Il est donc primordial d’agir pour que l’Homme puisse garder ses libertés.  Le territoire est un outil redoutable qui permet de guider l’être humain ; par son aménagement, ses fonctions … Le territoire a même la capacité, osons le dire, de nous contrôler, de nous diriger. C’est donc par l’aménagement du territoire que l’Homme va devoir retrouver son libre arbitre.  En parallèle l’Homme doit également accepter le monde actuel dans lequel il vit ; en constante évolution, toujours plus connectée. Ce n’est pas en allant vivre au plein milieu de la forêt, sans électricité, que nous retrouverons notre liberté commune. Il faut donc accepter ces technologies grandissantes. L’enjeu actuel, c’est donc d’utiliser autrement ces technologies. Elles doivent nous servir à nous et non l’inverse. À l’heure actuelle, il semble compliqué de réaliser une telle chose ; aujourd’hui, c’est la raréfaction des sols disponibles, la diminution des ressources, les prix en augmentation … Et en 2050, ça sera l’interdiction de bâtir sur les terrains vierges du territoire wallon. Et pourtant, le projet de Plaine Commune tente de nous montrer qu’il est possible d’essayer.

Finalement, qui de mieux qu’un architecte urbaniste pour tenter de réaliser un territoire Smart qui rendra de la liberté, de la créativité, de la sérendipité … à l’Être humain ? C’est à nous, futur Architecte et Urbaniste, de nous y mettre !

J’espère que ce petit texte vous fait croire en l’avenir. La génération X , tant décriée est là pour nous le prouver.

sous la direction de

Pascal SIMOENS Architecte et urbaniste, Data Scientist. Expert Smart Cities. J’ai commencé ma vie en construisant des villes en Lego, j’en ai fait mon métier. Geek invétéré, aujourd’hui je joins mes passions du numérique et de la ville au travers d’une expertise smart Cities et smart buildings en travaillant en bureau d’étude (Poly-Tech Engineering) et j’enseigne cette même expertise à l’UMONS et l’ULB.

Bibliographie

Cours :

  • Cours de Monsieur P. Simoens : Ville Numérique
    Cours de Monsieur D. Darcis : Art et Architecture

Ouvrages :

  • B.Stiegler, L’intelligence des villes et la nouvelle révolution urbaine, Fyp, 2020

Revues/ Articles :

  • B. Charbonneau, « Le tracteur le plus utile pour déraciner la petite paysannerie que les broussailles », dans EcoRev’, n°47, Cairn, Liège, 2002
  • B.Stiegler, « Politiques et industries de la culture dans les sociétés hyperindustrialisées », dans Un lien à récompenser, Cairn, 2012

Sites internet :

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