RE-Blog : lorsque l’architecture vernaculaire est le cache-sexe de la pauvreté culturelle.

Temps de lecture : 6 minutes
Mots clés : architecture vernaculaire, enjeux climatiques, développement durable, terroir, administrations, auteurs de projets, développeurs, dialogue

Shibam (Unesco World Heritage City), Wadi Hadramaut, Seiyun District, Yemen Detail of the architecture of the Unesco World Heritage town of Shibam, source : https://fr.freeimages.com/photo/shibam-yemen-1207309

Nombre de mes confrères architectes se plaignent « de ne pas pouvoir faire de l’architecture contemporaine ». Si d’aventure, parfois, je ne peux qu’abonder dans leur sens, et nous y revenons ci-dessous en précisant quelques morceaux choisis d’un article de Charles HOLLAND de la célèbre revue The Architectural Review (22/11/2019), force est de constater également que certains qui en parlent ne savent pas toujours « faire de l’architecture ». Et je vous rassure tout de suite, je n’en ai pas la prétention.

C’est la faute aux fonctionnaires !

Nous pourrions nous en arrêter-là (au titre), mais ce serait trop simpliste. Dans les administrations, il y a de bons fonctionnaires cultivés… d’autres fonctionnaires encore plus cultivés et prêts à mouiller leur chemise ou leur chemisier pour défendre une architecture en mouvement, créative, parfois même transgressive. C. HOLLAND nous renvoie à la construction de la ville et à bon escient pour comprendre le pourquoi et la nécessité :

« Parfois, il vaut mieux qu’un bâtiment ne s’intègre pas, non seulement parce que le contexte peut être médiocre ou les bâtiments environnants de second ordre, mais parce que la différence est importante et certains bâtiments sont plus importants que d’autres. Historiquement, les variations de style sont beaucoup plus normales que notre obsession actuelle de cohérence formelle. Nous pourrions vivre dans la première période historique pour considérer chaque autre période historique plus importante que la nôtre. Une partie du plaisir d’une rue principale historique est la variété des bâtiments de différents périodes, échelles, matériaux et styles. Les formes architecturales regardent aussi bien en avant qu’en arrière, et l’histoire est une source d’inspiration aussi valable que n’importe quelle autre – mais les bâtiments ne doivent pas toujours se référer à leur contexte. »

J’ajouterai à cela deux conditions :

la première est d’ordre politique et il faut un maire ou bourgmestre (selon le pays du nord ou du sud) qui construit pour les générations futures et accepte aussi de se mouiller sur le chemin pour une architecture qui ne sera pas toujours celle d’un musée ou d’une bibliothèque municipale. En effet, la mutation de la ville n’est pas du ressort de l’architecture monumentale. Bien sûr elle y contribue symboliquement, mais c’est surtout l’architecture du quotidien qui contribue à la mutation du regard des habitants, passants et touristes. Sans compter que l’architecture du quotidien, mais de qualité est un processus long de mutation urbaine puisqu’un immeuble reste en moyenne dans le paysage plus de 70 ans (aujourd’hui, seulement 21% du bâti en Wallonie, 6.6% à Bruxelles et 31.7% en Flandre a moins de 40 ans ![1] ), plus c’est de la chance.

La seconde est un architecte dont la culture urbaine et architecturale est suffisamment holistique (arrêter de regarder son nombril) et humble (il est un acteur parmi d’autres) pour que son architecture soit juste. Une justesse qui manque parfois cruellement à mes confrères.

Pour une architecture vernaculaire comme socle du bon sens

Les propos de C. HOLLAND l’amènent d’abord à définir la notion de vernaculaire : « Littéralement, «vernaculaire» fait référence au dialecte local, une inflexion de la langue souvent spécifique à un lieu. Elle n’est pas apprise et inappropriée en ce sens qu’elle n’est pas toujours concernée par les significations reçues. «Utiliser le vernaculaire», c’est emprunter des exemples de discours grossier ou d’argot. Importé dans l’architecture, le terme décrit une tradition locale de construction, produite pour des raisons fonctionnelles plutôt qu’esthétiques. Il s’agit d’une forme de bâtiment qui s’est invariablement développée sans la contribution d’architectes ou de concepteurs, mais son utilisation s’est maintenant élargie pour désigner tout bâtiment faisant référence à des éléments prétendument traditionnels. » Le prétendument est celui offert à toutes les sauces par les fonctionnaires cultivés…mais un peu moins que les autres : L’exemple des supermarchés Lidl, boite à conserve rectangulaire, mais sur laquelle on vient poser une fausse toiture résume tout cela à lui seul.

Un supermarché Lidl, quelque part en Europe.

Ce qui nous intéresse plus dans le cadre de cet article, c’est que l’approche soi-disant « locale » est en fin de compte le dernier avatar de la mondialisation, un miroir de la standardisation outrancière des cultures, des « minutes de cerveaux offertes aux publicitaires ». Dans ce contexte, il faut une architecture générique qui pourra se vendre bien, qui entrera dans le cadre général du consensus et ne fera pas de vagues. Un produit vulgaire au sens commun.

Pourtant l’architecture vernaculaire est à l’opposé de cette approche, mais il semble que l’ensemble des acteurs de la construction s’en éloignent de plus en plus pour une standardisation des canons contemporains architecturaux (effet de modes) ou bien de la standardisation de l’habitat comme produit de consommation. Il suffit d’avoir l’œil dans n’importe quel lotissement du Brabant wallon pour se rendre compte du formatage des plans de toutes ces « ptit’nids » que chacun s’imagine unique alors que le garage est à gauche, la porte d’entrée à droite, les toilettes au mieux, devant l’escalier de l’étage avec les chambres en combles et un grand living transversal donnant sur la cuisine, elle-même tournée vers le jardin. Ah, j’oubliais la buanderie lorsqu’il restait assez d’argent après la construction du garage pour deux voitures. On y place la chapelle, à versant pour la fermette, rectangulaire ou cintrée pour les extravagantes et le tour est joué.

à quelle sauce? Lotissement evillas, ‘Champ du Tordoir’ à Tubize, des maisons abordables dans un environnement verdoyant à proximité de Hal et de Bruxelles… Source : https://evillas.be/fr/Projet-Champ-du-Tordoir-Tubize-maisons-classiques

En contrepartie, certains architectes travaillent sans relâche à déconstruire ce modèle et pour en construire un nouveau, mais souvent incompris, car acculturé au lieu. Une architecture qui devient objet comme celui d’un beau meuble, un meuble scellé dans le sol pour au moins 50 ans.

Projet des casernes, Mons. Arch. Matador. source photo : https://architectura.be/fr/actualite/12776/i-love-mons-grand-prix-darchitecture-de-wallonie-2015

Vous aurez compris que mon propos n’est pas corporatiste, mais bien critique face au travail des professionnels de la construction à une époque où la construction durable est devenue un leitmotiv. Une construction qui se résume pour beaucoup à des chiffres alors que l’essentiel est un retour à l’élémentaire, au vernaculaire. Selon Holland, l’attrait de la langue vernaculaire réside en partie dans un rejet de la modernité et des tendances universalisantes de la culture mondiale. Dans son livre influent de 1964, Architecture sans architectes (MoMa), Bernard Rudofsky écrit : «L’architecture vernaculaire ne passe pas par les cycles de la mode. Il est presque immuable, voire inamovible, car il remplit parfaitement sa fonction ». Le livre de Rudofsky valorisait l’architecture vernaculaire précisément parce qu’elle n’était pas conçue par des architectes, gagnant à la fois une immédiateté et une sorte de pureté.

Et donc, si ni les architectes, ni les fonctionnaires, ni les politiques ne peuvent revenir au bon sens du lieu, qui peut le faire ? Peut-être tout le monde en même temps, autour d’une table, suffisamment cultivés pour entrer en dialogue et sans apriori ou chasse gardée ? Sans oublier le client, que ce soit une famille ou un investisseur institutionnel, ils doivent aussi avoir un support culturel commun pour entrer en dialogue avec les autres partenaires du bon aménagement du territoire qui est devenu crucial en ces temps houleux d’un futur compliqué.

La culture comme bon sens

Projet de l’éco village des Noés à Val-de-Reuil , arch. Philippe Madec
Projet de 96 logements mixtes à Saint nazaire, arch. Philippe Madec

La culture ne se tartine pas, elle se découvre. Et là arrive le phénomène de la poule et de l’œuf : pour développer une culture architecturale à la fois contemporaine et vernaculaire : contemporaine, car on n’achète pas un véhicule rouillé pour aller travailler, vernaculaire, car le bon sens a un terroir. Philippe Madec le rappelle à l’envi avec son projet de 96 logements mixtes à Saint Nazaire (2017) et développant une HVAC entièrement naturelle pour des immeubles collectifs en s’appuyant sur la maitrise de la ferronnerie navale ou encore l’éco village des Noés à Val-de-Reuil (2016) et dont l’implantation s’inspire du parcellaire en zone inondable. Les anciens savaient pourquoi, le cadastre en est la mémoire comme je me plais souvent à le rappeler m’appuyant sur le travail d’F. Pouillon et son approche de la trame foncière comme mémoire du lieu (La trame foncière ou la résilience des paysages en continuelle mutation, cahiers nouveaux de l’urbanisme, 2013)

La proposition de l’appel à idée de la ville de Paris pour un « paris 2050 », arch. V. Callebaut.
Question : mais où sont les pauvres?

La culture architecturale et urbanistique ne se décrète pas, elle se vit. C’est le travail quotidien de ceux qui regardent les villes la tête en l’air. Elle ne se décrète pas dans les musées de l’architecture ni dans les facultés d’architecture, elle s’apprend. Je n’ai pas de solution toute faite sur un sujet sans véritable solution. Seule la passion des uns et des autres, leur formation à être curieux peut nous aider, les professionnels de la fabrication du monde encore habitable pour demain. Certes, on peut faire rêver avec des bâtiments pleins d’arbres et qui ne pousseront jamais ou bien sera le lot des 3% des gens les plus riches de la planète, mais est-ce le rôle de l’architecte de faire rêver ou est-ce plutôt son rôle de construire la hutte la plus résiliente et durable pour protéger une famille ?  À cela s’ajoute la question essentielle posée dans la conclusion de l’article de Charles HOLLAND ::

« Qu’entend-on par contexte de toute façon ? La culture locale s’est dispersée dans un nombre infini de constellations – des lieux où nous trouvons des points communs et des significations – impossibles à restreindre à un seul endroit physique. La culture numérique influe profondément sur l’idée du vernaculaire, la diffusant sur une surface infinie, nous occupons donc plusieurs endroits à la fois. Certains pourraient voir le défi posé par la crise climatique comme une autre excuse pour revenir aux traditions supposées sensées de l’architecture vernaculaire. Mais nous devons saisir toutes les réponses à notre disposition et jeter notre filet le plus large possible. Il est important de revenir sur les bâtiments traditionnels, mais nous ne devons pas fuir l’importance du nouveau. En fait, nous n’avons pas le choix : quoi que nous fassions, cela n’a rien à voir avec le vernaculaire. »

Je compléterai que plus que jamais, seuls l’intelligence et le dialogue sont les meilleures solutions. C’est notre rôle d’auteur d’œuvre que d’initier ce travail avec subtilité.

Merci de votre lecture.

Pascal SIMOENS Architecte et urbaniste, Data Curator. Spécialiste Smart Cities et données urbaines, Université de Mons, Faculté d’architecture et d’urbanisme


[1] https://statbel.fgov.be/fr/themes/construction-logement/parc-des-batiments

sources :
Indignation: la langue vernaculaire peut conduire à une culture réactionnaire toxique

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