LORSQUE LES TECHNOLOGIES POUSSENT A LA DESOBEISSANCE CIVILE

manifestation à Bruxelles, Extinction Rebellion, 12 octobre 2019

Mots-clés : technologie, démocratie, transformation numérique
Temps de lecture : 10 minutes

Voici quelques semaines, l’épisode Extinction Rebellion, mouvement mondial de désobéissance civile contre le système capitaliste qui épuise la Terre a vu une issue mitigée eu égard à l’action des forces de l’ordre dans le cadre de la manifestation du 12 octobre 2019 place des palais à Bruxelles.

À titre personnel, je pense que les conséquences à long terme de ce type d’actions des forces de l’ordre transformeront des actions pacifiques en actions plus musclées des acteurs du changement climatique.

Pour s’en convaincre, regardons la détermination des Catalans dans la défense de leurs droits et des personnes qui représentent leurs valeurs. Le jugement récent en Espagne sur les responsables politiques qui ont organisé le référendum d’autodétermination : Ces indépendantistes ont été jugés pour avoir organisé le 1er octobre 2017, en dépit de l’interdiction de la justice, un référendum d’autodétermination, émaillé de violences policières, et pour la proclamation le 27 du même mois d’une déclaration d’indépendance votée par le parlement catalan. Cette tentative de sécession de la Catalogne, riche région du nord-est de l’Espagne, avait été la pire crise politique qu’ait connue le pays depuis la fin de la dictature franquiste en 1975. (BFM, 14/10/2019).

Précisons que ce muselage par la justice ne sert a rien dans une société multi médiatique où de nombreux autres membres sont autant informés que leurs dirigeants. Les propos des personnes emprisonnées le révèlent très bien : « A ceux dont la seule volonté est de faire du mal, nous leur disons que rien n’est terminé aujourd’hui, vous n’avez ni vaincu ni convaincu. Nous reviendrons et nous reviendrons encore plus forts (…) N’ayez aucun doute, nous reviendrons et nous gagnerons », promet-il dans une lettre à ses partisans écrite depuis sa prison et publiée par son parti Gauche Républicaine de Catalogne (ERC). (BFM, 14/10/2019).

le mouvement catalan : la manifestation « spontanée » du lundi 14 octobre, initié par Tsunami Democratic et bloquant l’aéroport d’El Prat

Aujourd’hui, nous allons nous attacher à comprendre pourquoi ces mouvements, s’appuyant sur les technologies nouvelles, sont un Hydre se régénérant continuellement. Nous ferons cette analyse à l’aulne du fonctionnement du mouvement catalan qui, depuis le jugement des 13 inculpés, démontre un accroissement de la violence parallèlement aux mouvements de masses pour des manifestations dites pacifiques.

Tout d’abord, il nous faut définir les différentes factions en place : ANC (Assemblea Nacional Catalana) et Amnium, un nouveau venu, intégriste et s’appuyant sur un groupuscule connecté, Tsunami démocratique les technologies nouvelles (hacking, peer to peer,…). Tsunami a déclaré avoir trois objectifs fondamentaux : l’exercice du droit à l’autodétermination catalane, la liberté des prisonniers emprisonnés et exilés et le plein exercice des droits fondamentaux. « En ce qui concerne la réalisation de ces objectifs, notre demande est simple et directe : l’Espagne , asseyez-vous et parlez.» (The Guardian, 18/10/2019) et aujourd’hui, l’Espagne tente de criminaliser ce mouvement pour terrorisme (CatalanNews, 18/10/2019). Ce mouvement, encore inconnu voici quelques semaines fut l’instigateur du blocage de l’aéroport de Barcelone. Notons que la police espagnole a fermé les sites de ce mouvement… juste le dessus de l’Iceberg.

En effet, le blocage de l’aéroport d’El Prat avec ses 10.000 manifestant s’est organisé via les réseaux numériques sans pour autant que cela apparaisse flagrant de telle sorte que les autorités puissent le prévenir à l’avance. Les Messageries telles que Telegram, Whatsapp sont une des raisons de cette nouvelle approche organisationnelle des militants, mais pas que. Les militants sont des geeks aussi et entre autres, capables de mettre en place des applications spécifiques pour leurs mouvements, les échanges cryptés, etc. Tout cela nous fait également penser au mouvement de Honk Kong : fluide, rapide et adaptable selon les circonstances.

Les Gillets jaunes : un usage traditionnel des réseaux et plateformes socionumériques.

La force de ce groupe est, en quelques sortes, leur professionnalisme : «Au début, je ne croyais pas beaucoup au Tsunami Democràtic, car de nombreux groupes se sont vendus comme s’ils allaient devenir la révolution et ont ensuite échoué», déclare Alba Medrano, âgée de 28 ans. Activiste basé à Barcelone impliqué dans le mouvement indépendantiste depuis 11 ans. Cependant, depuis la création réussie de l’aéroport, la confiance dans le groupe s’est accrue. Elle a ajouté que pour l’instant, les militants n’attendaient que la prochaine action de protestation du groupe. (Wired, 19/10/2019).

Paradoxalement, Telegram (application russe) offre l’opportunité de ne pas être attaquée facilement parce que justement elle est russe. L’application est un Threat continu d’informations en temps réel de ce qui se passe en Catalogne dans le cadre du mouvement indépendantiste. Et personne ne semble aujourd’hui capable de les arrêter. En cela, faut-il rappeler que le printemps arabe et plus particulièrement la révolution égyptienne a été organisé au travers des réseaux sociaux, avec l’aide de quelques pointures d’origines égyptiennes travaillant pour Google, Facebook … ?

La puissance de leur réactivité, uniquement lié à une communauté déterminée et dynamique les a amenés en très peu de temps à surpasser les communications des autres factions catalanes :  l’attention en ligne a toutefois attiré l’attention des internautes sur les sites Web de Tsunami Democràtic. Par exemple, la faction Catalonia Anonymous compte un peu plus de 100 000 abonnés sur Telegram, tandis que la CDR (Comités de défense de la République) en compte environ 50 000. (ibid.). Ce n’est pas anodin.

Comment cela fonctionne-t-il ?

L’application Tsunami travaille sur deux principes : sécurité des communications et confiance. Ainsi, la géolocalisation est utilisée pour localiser les personnes en action, mais la communication ne peut se faire que par pairs : je suis membre et je te fais confiance donc tu peux devenir membre. En outre, les systèmes actuels peuvent permettre les communications entre téléphones qui lors d’une manifestation deviennent un réseau en soi : je te contacte via le téléphone du voisin qui est entre toi et moi.

La sécurité est liée au fait que l’app n’est ni disponible sur le store de Google que celui de IOS. D’ailleurs, le système fermé d’Apple montre ses limites puisque l’app ne fonctionne pas sur les iPhone. Par contre, le système, basé sur un fichier applicatif Android, peut s’ouvrir après téléchargement via un fichier en p. j. dans un mail (par exemple). Mais ce serait trop simple ! Non, et afin de maintenir la cohésion du réseau, c’est un pair qui a déjà l’application qui peut vous permettre de télécharger l’application via 1 QR code généré continuellement sur l’écran du smartphone.

Ensuite, revenons à la géolocalisation (dont la précision ne permet pas de vous localiser précisément (évidemment pour des raisons de sécurité), mais par grappes : ce que l’on appelle des cellules. Ces cellules ont leur propre autonomie si elles le désirent. Ces cellules limitent les communications aussi. Une cellule géolocalisée à l’aéroport recevra les infos de la zone de l’aéroport, la cellule de la Rambla recevra les infos de la Rambla. Une manière de sécuriser les actions dans le cas d’infiltrations : « Même si la police pénètre dans ce réseau, elle ne recevra les notifications que pour un lieu en particulier », souligne Enric Luján, professeur de sciences politiques spécialisé en technologie à l’Université de Barcelone. (ibid.)

C’est donc deux systèmes croisés qui permettent la gestion des actions : Télégram invite à utiliser l’app pour une action à une date donnée. Ensuite, via, l’application et votre lieu, vous recevez des informations.

Mais le plus fort dans cette démarche est le fait que les codeurs travaillent partiellement en Open source afin de permettre à l’application de s’améliorer : l’application est basée sur Retroshare – un logiciel disponible gratuitement utilisé pour construire des réseaux cryptés, ami à ami (réseaux peer-to-peer dans lesquels les utilisateurs ne contactent que des personnes qu’ils connaissent personnellement) pour partager des fichiers ou communiquer sans compter. Sur n’importe quel serveur central. « Dans ce maillage, les nœuds n’échangent des données qu’avec leurs « amis » connectés, afin de préserver l’anonymat entre nœuds non amis », explique Cyril Soler, l’un des développeurs de Retroshare. « De plus, Retroshare implémente différentes techniques pour permettre aux données d’être transmises d’un nœud à un autre, au-delà de vos amis directs. Cela permet, par exemple, au logiciel de propager de manière globale le courrier ou les fichiers distribués. ”.

Bien sûr le processus n’est pas infaillible puisque les FAI sont le support des communications et qu’une carte des nœuds d’interconnexions géolocalisés est possible. Mais c’est un juge qui doit permettre ce type de recherches. En ce sens les Hongkongais utilisent strictement le Bluetooth, soit un véritable Peer-to-peer.

Finalement, que retenir de cette expérience IRL s’appuyant sur les technologies et la capacité de diffusion ultrarapide des générations Y et Z ?

D’une part, les modes de rébellions, révolutions, etc. prennent une tout autre dimension aujourd’hui et grâce à un appui des nouvelles technologies basées essentiellement sur l’objet qui est devenu une seconde nature : le smartphone. D’autre part, si la révolution de printemps s’est basée sur l’utilisation des applications dites « traditionnelles « des plateformes socionumériques (PSN), aujourd’hui, nous constatons que les applications sont beaucoup plus sécurisées et adaptées aux contextes. Nous entrons dans l’ère de la course poursuite entre les gouvernements moins réactifs et les groupes d’acteurs de terrains, flexibles, et mutant à chaque instant pour ne pas nous faire prendre. Enfin, le fait que les Catalans de Tsunami Démocratique offrent leur code source est significatif d’un autre mode de pensée que celui du capitalisme. En effet, la valeur de l’échange gratuit est plus puissante que la valeur financière potentielle de l’application. En d’autres termes, le monde change et il change vite.

Pascal SIMOENS, architecte et urbaniste, Data Curator.

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