VALENCE, INONDATIONS, GENS, FAKENEWS : ANALYSES ET CONSEQUENCES (partie 1 de 2)

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mots-clés : écologie, économie, vérification, modèles, Stern, science, université
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En bref : après la catastrophe de Valence en octobre 2024, de nombreux Mèmes dénonçant la démolition des barrages ont évoqué les raisons de la catastrophe. Les scientifiques démontrent le contraire… et depuis longtemps ! Pourquoi ces Mèmes ont-ils eu un si grand succès? Un article proposé en 2 parties.

Chers lecteurs,

Tout le monde a encore à l’esprit la catastrophe de Valence et sa banlieue sud à la suite des inondations issues des phénomènes de type « cévenols » ou « goutte froide » que la région autonome a subies la dernière semaine d’octobre 2024. S’en suivit une polémique rapide sur la déconstruction des barrages (+ de 100) dans la région autonome, les anti-écologistes défendant que ces barrages auraient permis un moindre risque. Dans cet article, nous allons d’abord analyser la situation physique de la ville et, ensuite, présenter certains points de vue de spécialistes… dont c’est le métier et l’expertise. enfin, nous allons déconstruire cette fakenews en analysant sa source.

Enfin, vous noterez que cet article sera complété par en second (suivez-vous !) qui démontrera que le gouvernement en place a probablement fait plus de morts que tous les autres problèmes urbains de la ville et sa région…

Un territoire soumis à l’eau depuis la Genèse.

l’aire métropolitaine valencoise (bleu). la zone urbanisée linéaire vers le sud (en rouge) , les rivières et fleuves qui se jettent dans la lagune sont en bleu et le fleuve Turia est en blanc + ancien fleuve (rouge). Les pieds de massifs montagneux sont en brun. (source : Google 2024)

Dieu n’y est probablement pour pas grand-chose, mais il faut constater que la vie des habitants de Valence a toujours été conditionnée par l’eau. Géographiquement, la Ville de Valence est localisée à la frange d’un delta qui récolte toutes les eaux des montagnes situées en arrière-pays. On ne parle pas ici du delta du Pô ou du Nil, mais bien en ensemble de petites rivières qui se rejoignent dans le Delta du Turia.

Le fleuve Turia, qui traverse la ville de Valence en Espagne, possède une histoire fascinante marquée par son influence sur le développement de la région et les défis qu’il a posés aux habitants au fil des siècles. Ce fleuve, autrefois appelé Tyria à l’époque romaine, a joué un rôle crucial dans l’établissement et la prospérité de Valence. Ce fleuve, qui prend sa source dans la Sierra de Albarracín, a fourni de l’eau pour l’agriculture et servi de voie de communication, favorisant l’essor économique de la région. Les vastes réseaux d’irrigation, matérialisé par le Tribunal des Eaux de Valence (Tribunal de las Aguas), inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO, témoignent de la gestion ingénieuse de l’eau par les habitants. Une gestion qui démontre, depuis la nuit des temps, que les hommes et la nature du fleuve ne font qu’un.Toutefois, le Turia s’est également révélé capricieux et destructeur. L’inondation la plus mémorable, survenue le 14 octobre 1957, connue sous le nom de la Grande Crue de Valence (La Gran Riada), a causé des dégâts considérables, détruisant des quartiers entiers et faisant des centaines de victimes. Cet événement tragique a marqué un tournant dans l’histoire du fleuve. À la suite de cette catastrophe, les autorités ont décidé de détourner le cours du Turia pour éviter de nouvelles inondations. Ce projet, appelé le Plan Sud (Plan Sur), a conduit à la création d’un nouveau lit artificiel au sud de la ville, libérant ainsi l’ancien lit qui traversait Valence. Cette décision audacieuse a permis de transformer l’ancien tracé du fleuve en un vaste espace public.

Le plus marquant sur le territoire est le transfert du fleuve en périphérie de la ville, sur la rive droite et jusqu’à la mer. Ces transformations ont également permis d’urbaniser une nouvelle tranche urbaine, bien que celle-ci s’est faite plus tardivement que d’autres, plus sécurisées et moins sensibles aux inondations.

Le fleuve a été dévié au sud-ouest de la ville, parallèlement au delta de l’Albufera (Pobles del Sud); delta qui est la genèse de la… paella. En effet, la région étant très marécageuse, l’hydrologie des sols était très propice au développement des cultures du riz nécessitant beaucoup d’eau. Voici d’ailleurs une humble suggestion : rendez-vous dans les restaurants du pittoresque village d’El Palmar pour déguster une authentique paella, tout en prenant un bateau pour explorer la lagune. Ce faisant, vous aurez l’occasion d’apprécier la géographie unique de cette région, bordée par les majestueuses montagnes à environ 10-15 kilomètres de distance. On note aussi le travail de l’homme sur cette lagune qui, au fil du temps, s’est asséchée pour des cultures. Une lagune qui est maintenant protégée comme parc naturel, mais qui ne fait plus qu’un tiers de sa surface initiale.

Mais le plus marquant est le développement urbain autour de la lagune, qui est littéralement entourée de villages et du fameux phénomène d’« Urban sprawl », un étalement urbain sans fin… mais aussi une véritable muraille urbaine entre les rivières et la lagune, muraille qui s’est effondrée face à la force de la nature.

« LA CATASTROPHE DE VALENCE, C’EST À CAUSE DES ÉCOLOS ! »

La violence de la rivière a pu construire des véhicules sur les piliers d’un pont dans la municipalité de Catarroja

Revenons-en au sujet qui nous concerne : les propositions de démantèlement des barrages sont-elles la cause de ces inondations. Certains experts en herbes le prétendent. Nous allons d’abord analyser le point de vue des experts qui travaillent sur ces questions. Ils sont universitaires et Espagnols. Pour rapporter ces avis, nous nous sommes basés sur plusieurs lectures, dont l’une qui vous est proposée ici pour approfondir le sujet Consensus à la communauté scientifique: la solution aux inondations est dans la nature, publiée sur Directa (revue espagnole catalane), Ester Fayos et Jésus Rodriguez, 4 décembre 2024.

https://earthobservatory.nasa.gov/images/153533/valencia-floods image satellite du 25 octobre 2022
https://earthobservatory.nasa.gov/images/153533/valencia-floods image satellite du 30 octobre 2024

De nombreux experts et spécialistes mettent en exergue l’ambivalence du déplacement du Turia sous la forme d’un long fleuve bétonné. Un modèle qui accélère la vitesse de l’eau et qui, lorsqu’elle déborde, devient d’autant plus dangereux. Toutefois, précisons que, dans le cas de Valence, c’est cette déviation du fleuve qui a permis de protéger la ville. Non pas sur le fait que l’eau aurait traversé la ville par l’ancien fleuve, mais bien qu’il ait servi de réceptacle hydrique de l’eau venant des affluents indépendants de l’ouest et dont le trop-plein s’est déversé dans le canal vers la mer.

La seconde réalité est bien sûr l’urbanisation effrénée de l’Espagne depuis les années 1986. Le territoire en ruban le long de la lagune vers le sud est typique. D’ailleurs, notre article sur les transports de Valence ( 29 novembre 2022) montre une carte avec une ligne de métro-train qui descend de près de 40 km vers le sud : la banlieue… Précisons encore que c’est une banlieue moins riche que d’autres quartiers plus au nord et mieux protégée des aléas naturels. Les experts ne suggèrent pas de renverser ces banlieues, mais bien de renaturer les rivières : Les solutions basées sur la nature et non sur l’asphalte prépareraient le territoire aux fortes pluies, car la végétation faciliterait l’infiltration des eaux et éviterait ainsi les dommages causés par le drainage de grandes quantités d’eau. En effet, les travaux de canalisation augmentent la vitesse de l’écoulement et tendent à déplacer les impacts. « Dans le meilleur des cas, il protège une zone et en nuit à un autre », explique Josep Maria Mallarach, géologue, une maîtrise en sciences de l’environnement de l’Université de l’Indiana et un doctorat en biologie environnementale de l’université de Navarre. C’est en fin de compte, ce qui avait été entrepris avec la démolition de mini barrages en amont des rivières de la région valencoise. Mais ce qui est intéressant, c’est de revenir à la Fakenews sur les barrages démolis à cause des écolos et de l’Europe. Nous renvoyons d’abord à cet article de Logically Facts qui déconstruit cette info complètement fausse : This map does not represent dams removed in Valencia, Spain, Iruna Hnatiuk, 15 novembre 2024. Toutefois, les mécanismes sont toujours les mêmes : « il doit y avoir un fond de vrai, sinon on n’en parlerait pas ! ». Et justement, ce fond vient des scientifiques qui plaident massivement pour retrouver le lit naturel des rivières et fleuves afin de réduire l’impact des inondations. Une des ingénieures de l’université polytechnique de Valence explique remarquablement bien la raison : L’argument est basé sur la parabole du skieur, descendant d’une piste de grande difficulté: «Il peut aller plus vite en ligne droite, mais avec le risque de tomber en prenant de la vitesse et de la puissance. Avec une voie plus longue, vous slalomez et descendez moins vite, mais vous obtenez un degré plus élevé de chance de ne pas tomber. Ici on parle d’infiltration d’eau dans le sol plutôt que de glisse. « .

Barranc del Poio, sur le chemin du Torrent, brisant les fondations et les façades de certains bâtiments construits sur le toit (source Directa, 2024)

Penser plus loin

D’une part, les riverains des zones touchées sont des personnes plus précaires que celles en milieux urbains et souvent plus protégées. Cela pose la question des financements affectés à ces territoires qui sont aujourd’hui urbanisés. En effet, il semble peu probable que les logements, usines et commerces soient délocalisés. Il faut donc faire avec le territoire d’aujourd’hui, mais il faut surtout anticiper demain. Je suis toujours abasourdi par ce qui s’est passé près de chez nous dans la vallée de la Vesdre en 2021. Je me souviens que les météorologues précisaient à la suite de ces inondations que ce type de phénomène arrivait tous les 400 ans. Aujourd’hui, certaines publications révèlent qu’avec le changement climatique et le réchauffement, nous pourrions, voir le même phénomène, se reproduire 2 à 3 fois sur le siècle à venir. Il faut donc prévenir ce risque et les spécialistes sont unanimes : il faut renaturer les vallées. Cela implique certainement des déconstructions ciblées, mais aussi une autre manière de penser les espaces publics. C’est vrai aussi qu’il faut repenser à déminéraliser les bords de rivières. C’est aussi ce qui est pensé pour la transformation de la vallée de la Vesdre…  Mais rarement avec les budgets qui accompagnent ces politiques.

Dernièrement, j’entendais une riveraine de la vallée de la Vesdre préciser que sa maison ne pouvait pas être vendue, mais « qu’elle pouvait rester dedans ». Cette personne qui s’était saignée pour acheter un bien ne pouvait pas le vendre ou le transférer à sa descendance. Un véritable décrochage social : ses enfants seront plus pauvres qu’elle faute de transfert de patrimoine ! Dans un monde équitable, l’état devrait racheter sa maison au prix du marché et ensuite la raser. Le rapport Stern ( The Economics of Climate Change, 30 octobre 2006) est pourtant explicite et il précise que laisser faire est pire qu’investir avant la catastrophe : The costs of stabilising the climate are significant but manageable; delay would be dangerous and much more costly.

Lorsqu’on analyse plus en détail les profils des relayeurs de ces Fakenews, comme celle énoncée pour Valence, on constate que le cadre social dans lequel ces gens vivent est des personnes de la classe moyenne inférieure : employés, ouvriers qualifés, petits entrepreneurs. Des gens qui savent que rien ne sera fait pour s’adapter et donc préfèrent nier le changement en préférant un solutionniste technologique rassurant : « les barrages, ça contient l’eau, donc pas d’inondations ». C’est évidemment faux, mais quelles sont les propositions alternatives du politique?

Pour conclure

Cet article n’est qu’une analyse rapide d’un contexte lié à mes préoccupations continues : un urbanisme transitionnel pour offrir des territoires résilients demain. Mon état de l’art se base toujours sur les avis récoltés dans le kairos des réseaux sociaux. Il montre aujourd’hui de plus en plus des récalcitrants radicaux de l’écologie. Je ne le perçois pas comme un manque d’intelligence, mais bien plus comme une protection psychologique naturelle de gens qui sont très conscients de leur propre situation devenant de plus en plus précaire au fil des années, à cause de l’inadéquation des solutions proposées par les responsables politiques face aux enjeux climatiques et souvent argumentés par le manque de moyens. Pourtant, cela coûte très cher à la collectivité, renforçant le sentiment de radicalité des classes moyennes en décrochage. Une forme d’instinct de survie primale.

Cet instinct se décline aujourd’hui par les élections qui, paradoxalement, accélèrent une situation déjà précarisée des classes moyennes inférieures. C’est tout ce paradoxe que nous expliquerons dans la seconde partie de notre voyage à Valence et qui sera à lire la semaine prochaine. #stayintouch

bonne et belle journée à vous.

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Pascal SIMOENS Ph.D, Architecte et urbaniste, data Scientist. Expert Smart Cities. J’ai commencé ma vie en construisant des villes en Lego, j’en ai fait mon métier. Geek invétéré, aujourd’hui je joins mes passions du numérique et de la ville au travers d’une expertise smart Cities et smart-buildings en travaillant en bureau d’étude (Poly-Tech Engineering) et j’enseigne cette même expertise à l’UMONS et l’ULB. This post is licensed under a Creative Commons Attribution-NonCommercial 4.0 International License.

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