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mots-clés : Villes créatives, commerces, centre-ville, mobilité, shoppertainement
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Article rédigé avec l’aide de l’IA : oui
En bref : rencontrez Julien, un néo carolo qui a débarqué à Charleroi en 2020. Un petit récit de Noël et d’anticipation. Partie 1 de 2, à suivre donc.

Je m’appelle Julien et je vis à Charleroi depuis 10 ans. En 2020, j’ai profité des projets immobiliers en centre-ville pour m’y installer avec ma compagne. J’étais jeune et je croyais dans cette ville qui voulait rivaliser avec Berlin : un peu moche, mais avec des gens au cœur « gros comme cela ». Je venais de France, de chez les « chti’ », mais peu importe. Mon objectif était de vivre dans une ville en transformation et où tout restait à faire.
Charleroi, c’est la ville de la voiture, celle qui l’a tuée dans les années 1980 avec un exode important en périphérie grâce à la construction d’infrastructures dignes de Paris alors que nous vivons dans une ville moyenne. Aujourd’hui on est en décembre, c’est l’heure des achats pour Noël…
Il est un peu plus de seize heures ce 23 décembre 2030 lorsque je gare mon vélo devant ce qui fut, autrefois, une des vitrines commerciales les plus animées de Charleroi. La radio diffuse en sourdine un vieux morceau de Noël, mais la magie s’arrête là. Le centre-ville est fonctionnel, propre, fluide — trop fluide. On circule bien, on se gare facilement, on repart vite. C’était précisément l’objectif affiché de la nouvelle politique urbaine adoptée à partir de 2026 : « rendre la ville accessible », comprendre : accessible à la voiture.

Je mets mon cadenas, à Charleroi, c’est plus sûr, car le retour de la voiture a renforcé l’insécurité. Devant moi, les façades sont éclairées, les enseignes encore allumées, mais quelque chose manque. Il n’y a pas ce bruissement diffus, cette accumulation de petites scènes humaines qui, autrefois, faisaient de la ville un lieu et non un simple espace. C’était évident lorsqu’on se baladait au milieu du boulevard Tirou et 2025. Aujourd’hui, peu de passants, pas de flâneurs. Les trottoirs sont larges, mais vides. Les terrasses, sacrifiées pour fluidifier la circulation et élargir les zones de dépose-minute, ont disparu depuis longtemps pour laisser place au passage incessant des voitures qui ne s’arrêtent pas. Cela a toujours été le cas à la ville basse, les gens roulaient sur le boulevard, passant du grand central à l’avenue de Philippeville…. Sans s’arrêter. Certaines habitudes reviennent vite. Mais ces voitures coupent la liaison entre le centre commercial et la rue de Dampremy. Bref, les gens restent d’un côté ou de l’autre. Le Bijoutier Michel a vu la différence. Il est en train de déménager dans la rue de Montigny, rachetant au passage une belle maison bourgeoise qu’on distingue à peine avec toutes ces voitures garées de part et d’autre de la rue.
Je me souviens des débats. Des pétitions, des posts indignés sur les réseaux sociaux, des commentaires rageurs sous les articles des journaux locaux. « On tue la ville », disaient certains. D’autres répondaient : « Il faut bien que les commerces survivent ». La promesse était simple : rendre la voiture reine ramènerait les consommateurs. En réalité, ce sont surtout les passages qui sont revenus, pas les acheteurs.
Je me balade dans la rue de Dampremy, la rue piétonne — enfin, ce qu’on appelle encore ainsi par habitude. Depuis 2028, et vu l’effondrement commercial avec le retour de la voiture un peu partout, cette rue est devenue une voie à circulation limitée. Cela signifie que les voitures y roulent lentement, que ce soit des voitures électriques ou hybrides, les clignotants allumés, à la recherche d’un arrêt rapide. Les enfants ne ganbadent plus au milieu de la rue comme avant. Les parents ne les lâchent plus des yeux. Le corps ne se détend pas dans un espace où l’on reste constamment en alerte.

Dans Life Between Buildings, Jan Gehl célèbre architecte et urbanisme danois, expliquait en 1971 (!) que la qualité d’une ville se mesure moins à ses infrastructures qu’à ce qu’il appelait les « activités nécessaires, optionnelles et sociales ». À Charleroi, en 2030, les activités nécessaires subsistent : acheter, se déplacer, livrer. Les activités optionnelles — flâner, s’asseoir, regarder les autres — se sont évanouies. Quant aux activités sociales, elles ont migré ailleurs.
J’entre dans l’Inno Galeria, l' »Inno » pour les intimes, à l’intérieur tout est optimisé : parcours clair, promotions visibles, musique calibrée. J’achète rapidement ce que je suis venu chercher. Je reste un des derniers Mohican : je regarde sur le Net, ensuite je tente d’aller l’acheter en « physique », mais je n’ai pas vraiment envie de rester en ville. Il n’y a pas de bancs à l’extérieur pour attendre quelqu’un et, lorsqu’il y en a, je vois une voiture garée devant une vitrine. La flânerie, ce sera ailleurs dans les autres villes qui ont pris le tournant « sans voitures ». Pas de café voisin où prolonger le moment : le Chien vert a fermé, Van Hove a du fermer sa terrasse pour laisser une place de parking, la ville n’invite pas à la lenteur, et sans lenteur, Noël n’est qu’une date dans un agenda logistique.
En sortant, je reçois une notification sur mon téléphone qui est devenu, entretemps, mes lunettes connectées. Il y a actuellement un mouvement urbain appelé « let’s look foward » où les villes demandent aux gens qui la visitent de couper leurs lunettes connectées pour flâner et rencontrer les gens. Les jeunes s’y sont vite adaptés… à Charleroi, ça marche bien, car on a coupé depuis toujours : il faut faire attention quand on traverse le boulevard Tirou, sinon on se fait écraser. Mieux vaut regarder la route que ses lunettes.
Finalement, je m’arrête quelques secondes : sur les réseaux, les commentaires continuent. « Le centre est mort », écrit quelqu’un. « On ne vient plus », répond un autre. Ironie cruelle : ceux qui se plaignent le plus sont souvent ceux qui n’y viennent plus depuis longtemps. Ils ont pris l’habitude de passer Noël à Namur, à Gand, à Mons, parfois même à Lille. Des villes où l’on marche sans y penser, où les enfants courent, où l’on s’arrête par hasard. À Charleroi, le hasard a été éliminé par la planification automobile malgré le coût actuel des voitures. Chaque mètre carré a une fonction. Chaque déplacement a une raison. Le vide entre les bâtiments — ce que Gehl considérait comme l’espace essentiel de la vie urbaine — est devenu un simple résidu.
Je me rappelle les années 2010 et 2020, quand Charleroi tentait encore de se réinventer. Les projets de requalification, les débats sur l’espace public, les expériences temporaires, parfois maladroites, mais vivantes. Il y avait des bancs improvisés, des événements, des marchés éphémères. Tout n’était pas parfait, mais il se passait quelque chose. La ville était un laboratoire, comme Berlin ou Manchester dans les années 1990-2000. La rupture de 2026 a mis fin à cette période d’expérimentation. Le discours politique a changé : moins de complexité, plus de certitudes. On a parlé d’efficacité, de compétitivité, de retour au « bon sens ». La voiture est redevenue la mesure de toute chose. Ce choix a rassuré une partie de la population, surtout en périphérie. Mais il a rompu un pacte invisible : celui entre la ville et le corps humain et des pionniers qui croyaient en la ville et son renouveau, ceux qui sont souvent cadres supérieurs et consomment, mais sont exigeants dans la qualité des espaces urbains.
Gehl insistait sur l’échelle humaine : la vitesse de marche, le champ de vision, le besoin de pauses, de micro-interactions. À Charleroi, en 2030, l’échelle dominante est celle du pare-brise. La ville se lit en panneaux, en feux tricolores, en marquages au sol. À pied, on se sent toléré, jamais attendu.
Je traverse la place verte. Les illuminations sont belles, indéniablement. Mais elles éclairent surtout des surfaces minérales, car le marché de Noël pour les jeunes n’est pas compatible avec les voitures qui traversent le boulevard Tirou, mais aussi les voitures dans la rue de Marcinelle et les quais et qui tournent sans fin pour essayer tant bien que mal à trouver une place. Peu de groupes, peu de rires. Les sons se dissipent rapidement dans l’espace à part le bruit pétaradant de quelques pots d’échappement : très « vintage » comme dans les années 1980, lorsque Charleroi a commencé à s’effondrer.

Une ville vivante, se disait Gehl, est une ville où l’on a envie de regarder les autres. Ici, il n’y a presque personne à regarder… sauf les gens dans leurs chars d’assaut de la ville, tel un éléphant dans un magasin de porcelaine. Finalement, j’hésite quand même à prendre un café. Le seul établissement encore ouvert est enclavé entre deux voies de circulation. Mais je renonce. J’aurais aimé m’installer sur la terrasse avec ce climat à faire pâlir Nice sous la douce brise méditerranéenne, mais regarder passer les voitures…. c’est pas très sexy, peu pour moi.
Sur le chemin du retour, je pense à cette phrase lue un jour sur le blog d’un influenceur, numericlandscape.org : « Une ville n’est pas ce qu’elle montre, mais ce qu’elle permet. » Charleroi permet encore d’acheter. Elle permet de traverser. Elle permet de stationner. Mais elle ne permet plus vraiment de rester.
En quittant le centre, je croise une file continue de voitures entrant en ville. Elles arrivent, elles consomment, elles repartent. Le système fonctionne, techniquement. Mais Noël, lui, s’est déplacé ailleurs. Dans ces villes plus lentes, plus denses en corps qu’en flux, où l’on accepte de perdre du temps pour gagner des moments. Pas certain qu’avec l‘avenir en ligne, cela soit pérenne, d’autant qu’aujourd’hui, avec ces lunettes connectées lancées en 2025 par Méta et Ray Ban on peut acheter tout ce que l’on voit en ligne. Il faut donc une bonne dose de plaisir pour passer à l’acte et acheter sur place chez le commerçant, pas une ville fonctionnelle.
Charleroi, en 2030, n’est pas morte. Elle est simplement devenue muette. Et dans le silence des trottoirs, on entend encore l’écho d’une question que personne ne semble plus vouloir poser : pour qui, au juste, cette ville a-t-elle été conçue ?
Bonne et belle journée à vous.
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Pascal SIMOENS Ph.D, Architecte et urbaniste, data Scientist, expert Smart Cities. J’ai commencé ma vie en construisant des villes en Lego, j’en ai fait mon métier. Geek invétéré, aujourd’hui je joins mes passions du numérique et de la ville au travers d’une expertise smart Cities et smart-buildings en travaillant en bureau d’étude (Poly-Tech Engineering) et j’enseigne cette même expertise à l’UMONS et l’ULB. Complémentairement, je suis membre du bureau et trésorier du Conseil francophone et germanophone de l’ordre des architectes, baron au sein du Conseil national de l’Ordre des architectes.
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