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mots-clés : Architecture, brutalisme, Park Hill, Sheffield, habitants, amour
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Article rédigé avec l’aide de l’IA : non
En bref : Cet article explore l’architecture brutaliste de Park Hill à Sheffield, considérée comme un héritage culturel et social. Le projet a évolué d’une rénovation urbaine difficile à une icône culturelle, reflétant des histoires de vie et des luttes communautaires. L’auteur souligne l’importance de ces bâtiments comme témoins vivants de l’histoire locale de la ville et ses habitants…. Et finalement, ces mêmes habitants créent de la musique.

Chers lecteurs,
Nous vous avons offert en ce moment quelques moments de détente avec des articles sérieux, mais, nous l’espérons, par trop « prise de tête ». En voici un qui suppose… la rentrée ! Il nous vient de la célèbre plateforme indépendante de vente et écoute de musique : Bandcamp. Pour ceux qui découvrent, cette plateforme sert de tiers de confiance entre les artistes, labels pour distribuer et écouter leurs musiques. C’est l’une des bases de données les plus importantes au monde pour la musique contemporaine. Bref, on y fait de magnifiques découvertes qui n’auraient pu arriver sans l’internet.
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Dans ce cadre-là, nous vous proposons une playliste un peu particulière et qu’on adore : The Brutalists: The Black Dog on Their Career Spent Dancing to Architecture
Extrait de la page :
« Sheffield abrite l’une des œuvres les plus emblématiques de l’architecture brutaliste au monde : Park Hill, un vaste ensemble de logements en béton qui domine le centre-ville, est considéré comme un bâtiment d’un intérêt architectural et historique si particulier qu’il a été classé Grade II, une catégorie attribuée pour protéger et préserver de tels lieux. Il s’agit donc du plus grand bâtiment classé Grade II en Europe. Inauguré en 1961, c’est l’un des nombreux bâtiments d’après-guerre de ce type qui ont façonné la production musicale du groupe de techno minimale The Black Dog. « Le brutalisme fait toujours partie intégrante de nos vies », déclare Martin Dust. « C’est quelque chose que nous chérissons profondément.
Nous nous trouvons actuellement à environ un kilomètre de Park Hill, nichés dans le coin d’un pub situé au bord de la rivière, dans un vieux quartier industriel de la ville, près de leur studio. Autour de bières et de tartes, les deux tiers de The Black Dog, les Dust Brothers, Martin et Richard (qui ne sont pas de vrais frères ni les mêmes Dust Brothers qui ont produit Paul’s Boutique, ni l’incarnation originale des Chemical Brothers) expliquent comment les bâtiments brutalistes – et la physicalité même de la ville – restent pour eux une influence inépuisable. Pour Martin, cela remonte à son enfance dans les années 1970, lorsqu’il arrivait en ville en bus depuis la banlieue et s’émerveillait devant les immenses structures qui s’offraient à son regard. D’un point de vue architectural, les bâtiments se disaient « allez vous faire foutre » », explique-t-il. Ils disaient : « Je me fiche de ce que vous pensez. C’est ça. Je n’aime pas l’admettre, mais je pense qu’il y a un peu de nostalgie là-dedans, car nous interprétons l’endroit où nous avons été élevés. Mais je ne pense pas que nous nous complaisions dans le passé. Je considère ces bâtiments comme des œuvres d’art vivantes qui évoluent au fil des ans. Un slogan que nous utilisons est : « La culture n’est pas figée ».

https://www.reddit.com/r/UrbanHell/comments/keb5r9/park_hill_estate_sheffield_england_1982/
Cette introduction laisse à réfléchir sur ce que produit l’architecture d’une part et comment d’autre part. Il n’est en effet pas question de nostalgie, mais bien d’histoires, au pluriel. Et des projets comme celui de Park Hill, situé derrière la gare de Sheffield, en sont un exemple. Car ce projet, c’est la réponse anglaise aux grands ensembles français.
Park Hill, ce n’est pas que l’histoire du brutalisme. C’est aussi un morceau de l’histoire de Sheffield. D’abord, un quartier mal famé, sans sanitaires dans les habitations et dont les toilettes se vidaient « on ne sait où ». Et puis, avant la Seconde Guerre mondiale, les pouvoirs publics commencent à prendre la mesure des choses. En 1935, il a été proposé de nettoyer la zone centrale qui ne comprenait pas moins de 11 rues. John Rennie, le médecin hygiéniste de la ville, a conclu :« …les maisons d’habitation de ce secteur [de Duke Street, Duke Street Lane, South Street et Low Street] sont, en raison de leur délabrement ou de leurs défauts sanitaires, impropres à l’habitation humaine, ou sont, en raison de leur mauvaise disposition, ou de l’étroitesse ou de la mauvaise disposition des rues, dangereuses ou préjudiciables à la santé des habitants de ce secteur, dangereux ou nuisible à la santé des habitants de la zone, et que les autres bâtiments de la zone sont pour la même raison dangereuse ou nuisible à la santé desdits habitants, et que la méthode la plus satisfaisante pour traiter les conditions de la zone est la démolition de tous les bâtiments de la zone. » (Archives de Sheffield : CA-MIN/74, p. 221)

G. C. Craven, le responsable de l’urbanisme de la ville, a recommandé la démolition complète et le remplacement éventuel par des appartements à plusieurs étages. La Seconde Guerre mondiale a interrompu ce projet[1].
Après la guerre, il a été décidé qu’un programme radical devait être mis en place pour assurer le relogement de la communauté de Park Hill. À cette fin, les architectes Jack Lynn et Ivor Smith, sous la supervision de J. L. Womersley, l’architecte municipal du conseil de Sheffield, ont commencé à travailler en 1953 à la conception des Park Hill Flats. Les architectes s’inspirent du mouvement brutaliste qui est certainement en Angleterre, l’endroit où il fut le mieux interprété en projets concrets. Aujourd’hui, si vous vous baladez à Londres, n’hésitez pas à visite le quartier Barbican, démontrant que ces projets urbains et utopistes sont aussi de magnifiques histoires d’habitants et de vies, au-delà de l’image simple du béton utilisé à profusion.

La construction a commencé en 1957. Park Hill (Part One) a été officiellement inauguré par Hugh Gaitskell, député et chef de l’opposition, le 16 juin 1961. Le conseil municipal a publié une brochure sur le projet en plusieurs langues, dont le russe.
L’empreinte des quatre blocs, avec les chemins et les structures basses en dessous
Pour maintenir un fort sentiment d’appartenance à la communauté, les voisins ont été relogés les uns à côté des autres et les anciens noms de rue du quartier ont été réutilisés (par exemple Gilbert Row, Long Henry Row, ibid). Les pavés des rues en terrasses entourent les appartements et pavent les allées qui descendent la colline vers la gare de Sheffield et les lignes de tramway. ( « L’histoire de Park Hill ». BBC. Consulté le 1er septembre 2009)

La deuxième phase consistait en quatre immeubles de grande hauteur, contenant 1 160 logements, sur la colline derrière, reliée au projet principal par deux terrasses de trois étages à l’est de Bernard Street, qui contenait 153 logements. L’ensemble a été rebaptisé en mai 1961, devenant les Hyde Park flats. Les terrasses sont devenues Hyde Park Walk et Hyde Park Terrace. Les tours de Hyde Park comptaient entre cinq et dix-neuf étages. Ils ont été inaugurés le 23 juin 1966 par la reine Elizabeth II.
Un aveu de la faillite du 20e siècle

Paul Dobraszczyk nous interpelle dans le Guardian (25 août 2015) à travers son article sur Park Hill. Il relève une catharsis intéressant sur l’image de cette utopie : « Dans la Grande-Bretagne du XXIe siècle, les ensembles de logements sociaux – et en particulier ceux qui sont décrits, généralement de manière péjorative, comme « brutalistes » – servent d’archétype aux ruines contemporaines. Des œuvres d’art telles que Laura Oldfield Ford’s Ferrier Estate les dépeignent comme des vestiges délabrés et dilapidés d’une époque révolue, aujourd’hui occupés par la classe créative.

Même si beaucoup de ces tours préfabriquées en béton ont été démolies – généralement par des explosions spectaculaires – certaines ont été reclassées comme des projets « inachevés », ou des projets qui ont besoin d’être actualisés pour s’adapter au nouveau paysage politique dominé par le capitalisme néolibéral.
Park Hill à Sheffield est la plus grande application à grande échelle de l’approche connue sous le nom de New Brutalism, caractérisée par l’accent mis sur l’échelle massive, l’utilisation de béton non peint et un souci de cohésion sociale dans les logements de masse. »
La vie, le lieu

L’architecture proposée par les architectes Jack Lynn et Ivor Smith est remarquable à plus d’un point. S’inspirant du modèle d’organisation spatiale de la rue intérieure de Le Corbusier, mais qui n’a jamais marché, ils proposent de rejeter les rues … à l’extérieur et en passerelle. Une architecture dans l’air du temps et de l’époque. Pour s’en convaincre, la visite de l’immeuble « Ieder zijn huis » de Willy van der Meeren à Evere et rénové par les architectes de Origin (Charlotte Nys) est éclairante (vidéo Youtube ci-dessous.
À Sheffield, les architectes proposent une grande flexibilité en matière de logements, allant des studios aux appartements de deux chambres, grâce à la rue extérieure. Une mixité dans l’immeuble lui-même est proposée sans oublier les salles de rencontres, les écoles, etc.
Et de la vie il y en avait, telle cette passerelle de l’amour. Frances Burnes vous raconte l’histoire (The Guardian, 21 août 2016), on vous la résume ici :
Un jour de printemps 2001, un homme de grande taille est entré dans les appartements de Park Hill à Sheffield et a emprunté une rue dans le ciel. Il est passé devant les flancs brutalistes, jusqu’à la passerelle. Il s’est dit : ça ira.
« Jason n’a pas regardé en bas, il a le vertige et il était à 13 étages. Il s’est penché dans sa veste Puffa jaune et a pulvérisé son nom. « Clare » est sorti au hasard et « Middleton » a touché le rebord. Il avait prévu de l’emmener au Roxy, sur la colline d’en face, pour lui montrer. Alors il recommença, plus grand, plus clair : « JE T’AIME VEUX-TU M’ÉPOUSER ». Il a levé les deux doigts vers le bureau des services sociaux situé en face. Il s’est éclipsé. Voyant cela, Grenville, l’un des gardiens du domaine, a dit au bureau sur place : « Comment allons-nous l’enlever ? » (…) Les graffitis sont restés, au-dessus de la ville, tandis que la ville se demandait ce qu’il fallait faire des appartements. Park Hill, la cité de béton située derrière la gare, était devenue tristement célèbre. La ville projetait l’abandon sur Park Hill, de sorte que les graffitis commençaient à ressembler à des cris d’amour poussés à tue-tête dans un quartier que l’on croyait désolé. »

En 2006, cette passerelle est devenue une icône à la biennale d’architecture de Venise par professeur Jeremy Till, alors à l’université de Sheffield, qui en a présenté une réplique. Plus tard, Urban Splash, le consortium en charge de rénover le site pour le privé, avait reproduit la proposition sur des T-shirts pour sa soirée de lancement et que l’un des Arctic Monkeys en avait porté un sur scène. Étonnant lorsqu’on sait que 26 personnes s’étaient suicidées depuis cette passerelle du 13e étage… Une architecture qui devient un lieu.
Mais l’histoire de la journaliste désirant savoir si, en fin de compte, la demande avait abouti nous fait entrer dans des vies, le quotidien des années 1980 en Angleterre, les années Thatcher et la fin d’un monde. Sincèrement, cette histoire aujourd’hui affaire de branding immobilier allant qu’à des coussins de lit sont à des années-lumière de la vie de celui qui appris le risque d’écrire ces quelques mots sur une passerelle à 35 m de haut. Mais cette vie mérite d’être lue pour comprendre que l’architecture, ce sont des pixels de vies.
Conclure ?
Aujourd’hui, un projet voué aux gémonies est devenu un branding urbain, livrant au passage les habitants d’origine à la fosse aux lions. C’est un exemple remarquable de gentrification de la ville créative. La passerelle illuminée de ses néons nous le rappelle. Toutefois, doit-on s’en plaindre ? Tout est question d’histoires qui construisent la ville. La démolition du site de Park Hill (une seconde fois après 1930) aurait probablement encore plus creusé les fondations du vide, ou de ce que P. Panerai et F. Choay disaient « c’est ce qui fait qu’une ville est une ville ». Il est donc impossible de conclure l’histoire de Park Hill aujourd’hui, car le quartier est toujours en construction avec des populations qui changent au gré de l’évolution de la ville qui se mesure souvent au nombre de grues qui jalonnent le ciel. Nous devons plutôt réfléchir aux utopies à venir : quel est le potentiel de cette architecture qui pouvait contenir plus de 3.000 habitants dans un monde circonscrit et à faible entropie ? Visiblement, l’architecture brutaliste à cette faculté d’adaptation assez extraordinaire. Et cela, ce ne sont pas les architectes qui l’on construite qui nous démentiront.
Mais l’essentiel aujourd’hui, c’est que la conclusion se fait en musique avec la playliste de Sheffield qui nous montre que la vie, la musique, les habitants ne font qu’un.
Bonne et belle journée à vous.
Pour complément :
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Pascal SIMOENS Ph.D, Architecte et urbaniste, data Scientist, expert Smart Cities. J’ai commencé ma vie en construisant des villes en Lego, j’en ai fait mon métier. Geek invétéré, aujourd’hui je joins mes passions du numérique et de la ville au travers d’une expertise smart Cities et smart-buildings en travaillant en bureau d’étude (Poly-Tech Engineering) et j’enseigne cette même expertise à l’UMONS et l’ULB. Complémentairement, je suis membre du bureau et trésorier du Conseil francophone et germanophone de l’ordre des architectes, baron au sein du Conseil national de l’Ordre des architectes.
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[1] Sources pour l’étude de l’histoire des appartements de Park Hill (PDF). Sheffield : Bibliothèques et archives du conseil municipal de Sheffield. 2010. Archivé depuis l’original (PDF) le 19 septembre 2015. Consulté 2 avril 2016.
