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mots-clés : Haïti, Port-au-Prince, Architecture, gangs, patrimoine culturel, histoire, donner sens
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Article rédigé avec l’aide de l’IA : non
En bref : Connaissez-vous l’hôtel Oloffson à Port-au-Prince ? Bien plus que quelques morceaux de bois et de briques. Plutôt un monde qui en raconte beaucoup sur la condition humaine.
Chers lecteurs,
Ce n’est plus tout à fait les vacances, mais on va encore partir quelques instants dans les Caraïbes. Plus précisément, l’île que l’on appelait la perle des caraïbes : Haïti et sa capitale Port-au-Prince.
Rapide Mise en contexte
Comme vous le savez, j’ai débardé en Haïti en 2010 après le tremblement de terre. De fil en aiguille, c’est toute une communauté que j’ai construit autour d’un projet de formation à l’urbanisme dans ces terres lointaines qui manquent de tout. Au passage, me direz-vous « à quoi sert l’urbanisme lorsqu’on meurt de faim ? » Cela consiste à élaborer une stratégie visant à mettre fin à la famine dans une région où la gestion des ressources fait défaut, ce qui rend le pays extrêmement vulnérable. Cette vulnérabilité se manifeste par une dépendance accrue envers l’importation de produits alimentaires et une migration urbaine massive (aujourd’hui, plus d’un tiers de la population de la capitale, soit 1 million d’habitants, a été contraint de quitter sa résidence en raison de l’insécurité). Par comparaison, imagineriez-vous les 19 communes bruxelloises vidées de leurs habitants pour migrer en Flandre ou en Wallonie ? Des habitants retournant au mieux dans un autre quartier périphérique, au pire dans leur village ou encore sur de nouveaux espaces encore vierges. Ce fut le cas de Canaan, une ville nouvelle qui s’est édifiée toute seule après 2010 et aujourd’hui avec plus de 300.000 habitants, mais sans aucune planification ni gouvernance.
Toutefois, revenons-en à nos moutons : l’Oloffson, un hôtel et espace magique de la fin du 19e siècle (1887), architecture Gingerbread inspirée des architectures de villégiatures des côtes normandes et du Yorkshire. Ces maisons sont les révélateurs de la richesse d’Haïti qui produisaient ¼ du PIB français avant indépendance (1814) grâce à la canne à sucre. Les Gingerbreads sont également l’époque du protectorat américain qui a dilapidé le reste des richesses naturelles du pays, en particulier le bois utilisé pour construire les maisons de La Nouvelle-Orléans et bon nombre de plantations du Sud.
Le symbole de toute cette histoire c’est L’Oloffson. Un hôtel un peu miteux lorsque j’y ai mis les pieds pour la première fois en 2010… lorsque c’était encore les bonnes années. Miteux, un peu délabré, mais avec une âme, l’âme du pays entre culture, intellectualisme, musique et pauvreté. Certes, « ces gens-là », ceux qui profitaient de l’hôtel, son bar et sa scène qui faisait transpirer la roche dans laquelle elle était lovée n’étaient pas pauvres. Mais ce n’était pas grave, tout le monde aimait l’Oloffson, car il reflétait l’âme haïtienne, telle la tour Eiffel l’âme parisienne ou le Manneken Pis l’âme bruxelloise. C’était un étendard. Etienne Côté-Palick et Natricia Duncan, auteurs de l’article qui a inspiré mon humeur ( How destruction of Hotel Oloffson is symbol of Haiti’s gang crisis, The Guardian, 18 juillet 2025) relatent l’essentiel de ce bâtiment « C’était un endroit extraordinaire, hors du temps et de l’espace », se souvient Georges Michel, historien et juriste haïtien, qui s’y arrêtait le soir en rentrant chez lui. « Après deux ou trois bières, je restais parfois dîner. Je rencontrais des gens. C’était haïtien. C’était chez moi. ». Aujourd’hui ce sont des cendres.
Certes, comme le stipule l’article, certains rêvent déjà de reconstruire l’hôtel lorsque le moment sera plus calme dans cette période de guerre civile totale où la violence a déplacé 1 million de civils et tué plus de 6.500 personnes. En Haïti, personne n’échappe aux gangs, mais tout le monde garde la mémoire. Ce qui fait la force et la résilience de ce peuple, premiers noirs libres du triangle.
Réflexions
J’aimerais que l’Oloffson soit reconstruit, ce n’est pas incongru pour un bâtiment en bois et en brique super résistant aux tremblements de terre (il a tenu sans problème majeur en 2010). Wallonie-Bruxelles avait bien compris cela en développant un partenariat avec la fondation FOKAL pour restaurer la maison Dufort, chantier de l’IPW investissant sur la reconstruction de l’artisanat haïtien dans la construction.
Extrait du site Fokal : « Autrefois appelé projet Gingerbread, le programme Patrimoine de FOKAL continue de s’articuler autour de la sensibilisation à notre patrimoine architectural urbain. Au cours de l’année 2009, l’organisation HELP (Haitian Education Leadership Program) et la FOKAL ont facilité l’inscription des maisons Gingerbread de Port-au-Prince sur la liste des monuments en danger du World Monuments Fund. La préservation de ces maisons, en fait, a été inscrite en 2010 et renouvelée en 2012. Cette reconnaissance permet de sensibiliser les professionnels du monde entier et les institutions internationales à l’urgence de supporter la réhabilitation et la conservation de ce patrimoine architectural haïtien. Après le séisme du 12 janvier 2010, ces maisons se sont révélées, en plus de leur élégance et cachet, d’une grande solidité. Ce projet, en collaboration avec l’ISPAN et d’autres organisations partenaires, s’est fixé plusieurs objectifs : mieux documenter ce patrimoine ; développer des savoir-faire utiles à la réhabilitation des maisons en créant un atelier-école pour de jeunes maçons et charpentiers en partenariat avec l’Institut du Patrimoine Wallon (IPW) et grâce au financement de Wallonie Bruxelles International ; créer un cadre de vie plus agréable et embellir ce quartier en accord avec les autorités compétentes et les riverains. Le World Monuments Fund a fourni un appui méthodologique et technique à la FOKAL pour documenter ce processus, restaurer les maisons et faire des études ciblées sur le quartier. »
Mais est-ce suffisant pour redonner l’âme du lieu ? Je fais confiance aux Haïtiens pour y arriver, toutefois, ils devront s’extirper de leurs démons avant d’y penser. Des démons nourris de ce monde qui profite à quelques-uns (trafic de drogues en Amérique du Sud et d’influences en Amérique du Nord). Si cette île vouée à disparaître sous les eaux dans quelques millions d’années, on se plait à rêver d’un monde meilleur constitué de paysages verdoyants, de villes invisibles restant à créer avec Italo Calvhino et où les démons ne sont plus que des ombres. En attendant, il n’y a plus que le patrimoine des Gingerbread pour faire les communs, toutes classes confondues.
Cela m’amène à penser à ce que nous faisons de notre patrimoine et la désinvolture avec laquelle nous balayons le paysage urbain constitué de rues, de quartiers et de maisons ou symboles qui créé ce que les Anglais appellent « Urban pattern » et qui se traduit chez nous en « tissu urbain » sans pour autant en tirer le fil de toutes les nuances si chères à la langue de Shakespeare.
Je me bats actuellement pour maintenant un couvent, son cloître et son église au cœur d’une ville. Loin de moi l’idée de sacrer sur l’hôtel, mais plutôt de me rappeler que, dans un monde aussi fragile que les sociétés vacillantes, le maintien d’un paysage existant depuis des siècles ne se fait pas en claquant des doigts. Le paysage urbain, la place d’un bâtiment dans une ville, qu’elle soit la capitale de 12 millions d’habitants comme Port-au-Prince ou une petite ville de province de 30 000 habitants, est le même. C’est la quille d’un bateau. Cette quille qui ne fait pas chavirer le bateau si le temps est calme, mais qui, en revanche, maintient le cap sans verser si la houle monte. En Haïti, la tempête fait rage depuis plus de 4 ans parce que le politique n’a jamais voulu écouter sa population. La géopolitique a fait le reste en décapitant la tête de l’État.
Chez nous, me direz-vous, « on n’en est pas là ». Probablement pas… Tout comme il y a 3 ans où l’Europe est rentrée en Guerre en Ukraine… à l’insu de son plein gré, mais en pleine conscience.
Bref…
Derrière l’Oloffson détruit par une horde de pyromanes des âmes qui ont traversé le lieu, de Mick Jagger à Jackie Kennedy Onassis en passant par Tennessee Williams, c’est la démocratie de Socrate qui prend feu.
Et conclure par les mots du patron de l’hôtel «There’s no life without hope, so we have to consider bringing Haiti back and bringing the hotel back and bringing the art and the culture back,”.
Peut-être que ceux qui ne pensent qu’aux briques ne méritent pas de vivre l’expérience de l’Oloffson, celle qui donne l’espoir d’un avenir meilleur en s’inspirant de la ville qui survit toujours aux pyromanes qui ne sont que de passage. En attendant, que de temps et de vies perdues.
Bonne et belle journée à vous.
Pour compélment : https://visithaiti.com/fr/histoire-patrimoine/visitez-lhotel-oloffson/
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Pascal SIMOENS Ph.D, Architecte et urbaniste, data Scientist, expert Smart Cities. J’ai commencé ma vie en construisant des villes en Lego, j’en ai fait mon métier. Geek invétéré, aujourd’hui je joins mes passions du numérique et de la ville au travers d’une expertise smart Cities et smart-buildings en travaillant en bureau d’étude (Poly-Tech Engineering) et j’enseigne cette même expertise à l’UMONS et l’ULB. Complémentairement, je suis membre du bureau et trésorier du Conseil francophone et germanophone de l’ordre des architectes, baron au sein du Conseil national de l’Ordre des architectes.
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