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mots-clés : IA, AI, generative, Sources and methods, altruism, e/acc, affectif, efficace, accélerationistes, accelerationism, transhumanisme, SF, valley, silicon
Chers lecteurs,
Connaissez-vous l’ »Effective altruism » ? Non ? Ce n’est pas grave si vous n’habitez pas la Silicon Valley. Toutefois, peut-être est-il temps de s’y intéresser puisque ce mouvement est lié à une technologie qui envahit l’ensemble de vos vies : l’I.A.

Mise en contexte historique (rapide)
La Silicon Valley est le chantre des libertariens avec Ayn Rand comme mentor-philosophe. Je vous invite à lire mon article paru en 2018 sur cette approche qui traite de l’immortalité et ses limites à travers la pensée de la Vallée : faudra-t-il encore croire en Dieu demain pour devenir immortel ? Cet article traite des nouvelles technologies à la recherche de l’IA générale qui viendra tout ou tard et la méthode menée par Google pour attendre cet objectif. Cet article était basé sur mes recherches en… 2013 avec une conférence dont le sujet était « Is Google God ? ».
Les principes libertariens ne sont pas neufs et mettent en exergue la capacité de tout individu à jouir de sa liberté pour autant qu’il ne porte pas préjudice aux tiers. Une liberté contractualisée individuellement, donc sans État. Ces mouvements, car il y a beaucoup de variantes, sont très importants aux USA avec les livres de Ayn Rand qui sont vendus presque autant que … la bible. Livres qui étaient sur la table de chevet de Barak Obama.

Plus proche de nous, depuis 2023 et l’explosion des IA génératives, ces mouvements divers se sont repositionnés. Les libertariens ne sont pas nécessairement technophiles, mais il faut toutefois bien constater que la Californie est le lieu où ces diverses formes de mouvements s’épanouissent le mieux et au vu de tous. L’arrivée massive et rapide des IA génératives fut l’occasion de repositionner, voire créer de nouveaux mouvements avec, comme trame de fond, les libertariens.
Vers une civilisation de l’empathie

L’un des mouvements récents est l’altruisme effectif. Encore peu connu en Europe, il puise ses fondements dans deux approches complémentaires, entre développement durable et technologie.
Le développement durable est lié à la brique fondatrice de J. Rifkin : une nouvelle conscience pour un monde en crise publié en 2011 et avant son succès La troisième révolution industrielle (2012). Ce livre de 656 pages est assez difficile à lire, synthèse de 3 thèses de ses étudiants, mais est un terreau assez remarquable sur la relation entre les espèces, les humains et la technologie à travers la notion d’empathie. Dans l’article de Philososphie magazine (28 novembre 2019) , Jeremy Rifkin : “la dégradation du monde a engendré une connexion empathique de plus en plus profonde”, J.Rifkin nous précise son approche en disant: L’empathie est une propriété naturelle de l’évolution de certaines espèces animales. Tous les mammifères, du fait qu’ils doivent s’occuper de leur progéniture, ressentent une forme d’empathie. Elle permet de ressentir, comme si c’était la nôtre, la joie, la douleur ou la souffrance d’autrui. Placez un bébé en pleurs dans une crèche, tous les bébés se mettront à pleurer. À cet effet, il transpose cette vision en gageant que l’être humain sera sauvé par son empathie pour construire un monde meilleur. Rappelons que cette période ( 2010-2012) fut également le moment de la prise de conscience à l’échelle terrestre des enjeux climatiques.
L’altruisme effectif (ou efficace)

Dans les faits… nous n’y sommes pas encore. Toutefois, de Hauts Potentiels de la Vallée se sont penchés sur cette question et il en est ressorti l’effective Altruism qui se présente comme suit sur l’un de ses sites :
L’altruisme efficace est un projet qui vise à trouver les meilleures façons d’aider les autres et à les mettre en pratique.
Il s’agit à la fois d’un domaine de recherche visant à identifier les problèmes les plus urgents du monde et les meilleures solutions pour y remédier, et d’une communauté pratique visant à utiliser ces résultats pour faire le bien.
Ce projet est important, car, même si de nombreuses tentatives visant à faire le bien échouent, certaines sont extrêmement efficaces. Par exemple, certaines organisations caritatives aident 100, voire 1 000 fois plus de personnes que d’autres, pour le même montant de ressources.
Cela signifie qu’en réfléchissant soigneusement aux meilleures façons d’aider, nous pouvons faire bien plus pour résoudre les plus grands problèmes du monde.
L’altruisme efficace a été formalisé par des chercheurs de l’Université d’Oxford, mais il s’est désormais répandu dans le monde entier et est appliqué par des dizaines de milliers de personnes dans plus de 70 pays. 1
Des personnes inspirées par un altruisme efficace ont travaillé sur des projets allant du financement de la distribution de 200 millions de moustiquaires antipaludiques à la recherche universitaire sur l’avenir de l’IA, en passant par la campagne en faveur de politiques visant à prévenir la prochaine pandémie.
Ils ne sont pas unis par une solution particulière aux problèmes du monde, mais par une façon de penser. Ils essaient de trouver des moyens d’aider particulièrement efficaces, de telle sorte qu’un effort donné puisse aller jusqu’au bout.
Derrière ces intentions louables, l’efficacité est définie à partir d’une population restreinte qui « pense » pour les autres dans un contexte où un modèle civilisationnel est en train de s’effondrer. Cette population est composée d’intellectuels, chercheurs de haut niveau et spécialistes des nouvelles technologies qui « savent » ce qu’il faut faire aidé en cela par la technologie. On comprend mieux pourquoi cette démarche est fortement liée à la Californie. Il en découle une forme de radicalité : nous pensons et savons ce qui est bon pour vous…
On notera au passage que l’altruisme effectif/efficace est également présent en Belgique, particulièrement en Flandre et à Bruxelles et s’appuyant sur les universités les plus en pointe : UGent et VUB.
De l’altruisme effectif à l’accélérationisme effectif

Ce second mouvement est pleinement en phase avec l’arrivée et l’accélération des I.A. Ils considèrent que nous devons pleinement faire confiance dans la technologie et ceux qui l’utilisent pour régler nos (nombreux) problèmes. Mieux, ils considèrent les altruistes efficaces/effectifs comme conservateurs. En effet, les A.E. considèrent qu’il faut des garde-fous avec les I.A., ce que les accélérationnistes refusent. Leur devise est « accélérez ou mourrez » ! Dans l’article du NY Times (abonnés) intitulé This A.I. Subculture’s Motto: Go, Go, Go (Kevin Roose, 10 décembre 2023), nous découvrons des mouvements divers de sous culture de la Vallée qui partagent un mépris pour ce qu’ils appellent les « décels » et les « doomers » – les gens qui s’inquiètent de la sécurité de l’IA. Ou les régulateurs qui veulent le ralentir. Nous sommes quasiment face à un combat religieux, ce qui peut nous dépasser quelque peu chez nous à plus de 10.000 km … Mais n’oublions pas que la répercussion peut être mondiale dans un monde totalement interconnecté.

E/acc (les accélérationnistes, ndlr) préfère l’approche de tout gaz sans freins. Ses partisans privilégient les logiciels d’IA open source plutôt que de les laisser contrôler par de grandes entreprises, et contrairement aux altruistes efficaces, ils ne considèrent pas l’IA puissante comme quelque chose à craindre ou contre lequel il faut se prémunir. Ils estiment que les avantages de l’IA dépassent de loin ses inconvénients et que la bonne chose à faire avec une technologie aussi importante est de s’écarter et de la laisser se déchaîner (K. Roose).
On notera également que l’ensemble de ces mouvements restent liés aux autres sous-cultures /mouvements tels les transhumanistes, mais aussi des mouvements d’extrême droite mondiale, entre autres le philosophe britannique Nick Land…

Tout cela pourrait sembler anecdotique comme quelques jeunes qui se saoulent et refont le monde. Mais nous sommes à la Silicon Valley et le lendemain matin, ils vont travailler sur les systèmes qui demain seront apportés au monde entier. Certains ne s’y trompent pas comme Peter S. Park, chercheur en I.A. au MIT et directeur de Stakeout.AI, un groupe de défense de la sécurité de l’IA, et qui prévient que l’e/acc apparait être une idéologie dangereuse et irresponsable inspirée par le remplacement de l’humanité par l’IA. Stakeout.AI a pour slogan : Controlled, AI is Transformative; Uncontrolled, AI Causes Devastation.
Pourquoi ?
La question qui se pose face à la plupart de ces êtres qui sont avec de multiples diplômes et doctorats, c’est « pourquoi penser de la sorte et espérer que tout soit réglé par la technologie ? », un vœu jamais exaucé, quelle que soit l’époque.
Divers interviews dans l’article du NYT nous éclairent : « Beaucoup de mes amis personnels travaillent sur des technologies puissantes et ils deviennent déprimés parce que tout le système leur dit qu’ils sont mauvais », Guillaume Verdon, un physicien canadien-français de 31 ans qui ont déjà travaillé dans un laboratoire expérimental à Google, a déclaré dans un espace Twitter plus tôt cette année, qui a été transcrit par une personne présente. « Pour nous, je pensais : créons une idéologie où les ingénieurs et les constructeurs sont des héros. » Le Pharmakon Iron Man n’est pas très loin. Et K. Roose de préciser qu’il a interviewé plusieurs partisans d’e/acc, allant des premiers inscrits aux convertis plus récents. Tous ont salué le mouvement comme un antidote rafraîchissant au pessimisme des partisans de la sécurité de l’IA. Intrinsèquement, les E/acc rêvent de l’I.G.A : Intelligence Générale Artificielle. Dans laquelle des sous-catégories apparaissent :
- Bio/acc : es personnes qui souhaitent utiliser la technologie pour augmenter la biologie humaine ;
- a/acc : pour accélération alignée, une version plus conviviale de l’original dans laquelle les robots agiraient conformément à nos valeurs (humaines et altruistes?);
- d/acc : intégrant certaines analyses de risques.

Finalement et encore une fois, Alain Minc (Le nouveau Moyen Âge, 1993) avait raison et la technologie nous voit revenir à une certaine forme de tribalisme, parfois sectaire comme dans le cas des accélérationistes… qui se sentent eux-mêmes persécutés pour les restent de la société des communs.
Nous en rediscuterons certainement au cours de cette année.
Bonne et belle journée à vous.
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Pascal SIMOENS Architecte et urbaniste, data Scientist. Expert Smart Cities. J’ai commencé ma vie en construisant des villes en Lego, j’en ai fait mon métier. Geek invétéré, aujourd’hui je joins mes passions du numérique et de la ville au travers d’une expertise smart Cities et smart-buildings en travaillant en bureau d’étude (Poly-Tech Engineering) et j’enseigne cette même expertise à l’UMONS et l’ULB.
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