TIER-LIEUX, ARCHITECTURE PARAMETRIQUE ET SOBRIETE

Temps de lecture :5 minutes
mots-clés : Espace public, Public space, architects, Ishigami and associates, Kanagawa, japan, design parametrics.

Chers lecteurs,

Le pitch

Fréquemment, lorsque je parle d’architecture paramétrique, mes confères me rejette l’image d’une architecture complexe au fromes biomimétiques dont le travail de Zaha Hadid sont les plus symboliques. Par le processus mis en place par l’architecte Ishigami pour le campus de Kanagoawa, je vais tenter de vous démontrer tout le contraire.
Un tiers lieu, qu’est-ce que c’est ? c’est un espace versatile. Mais encore… par l’exemple c’est mieux Ishigami est probablement l’un des architectes le plus prolixe et dans ce domaine et avec brio. Analyse de l’un de ses derniers projets ayant fait appel aux dernières technologies disponibles.

Un architecte, un projet, une sensibilité

Le bureau d’architecture japonais dirigé par Junya Ishigami, est un bureau pleinement ancré dans le paradoxe japonais, conservateur de son histoire et regardant toujours vers l’avenir et sans a priori. Face à ce paradoxe, ce qui nous intéresse aujourd’hui est le lien entre les questions du paysage urbain d’un espace public et les enjeux définis pour atteindre la vision de l’architecte. Ce bureau avait étonné tout le monde en avec son Atelier de l’Institut de technologie de Kanagawa en banlieue Tokyoïte, un bâtiment rectangulaire enveloppé d’une fine feuille de verre suspendus par une forêt de poteaux ne délimitant pas l’espace mais permettant une flexibilité totale de l’espace. Treize ans plus tard, à côté de cette œuvre, les architectes viennent offrir un nouvel espace troublant à plus d’un titre : une Plaza-pavillon.
Cette œuvre n’est pas facile à décrire : un espace couvert ? un espace ouvert ? un bâtiment ? un lieu ? Un tiers lieu ?
En tout état cause, l’espace est à la fois tout et rien.
« Rien » si on le compare avec un bâtiment (il y a des murs, des portes, des fenêtres un toit mais rien d’autre) ,
mais « tout » si on le compare à un espace public (il y a des murs, des portes, un toit mais rien d’autre).
Le jeu sur l’ambiguïté spatiale est total et c’est bien comme cela que l’espace peut se définir. Une sensibilité qui apporte de nouvelles dimensions temporelles selon les usages, ces mêmes dimensions qui reconfigurent l’espace. En cela, les prémices conceptuels découverts dans les œuvres précédentes de l’architecte ne sont que renforcé et la Plaza est peut-être une étape ultime d’avoir tout avec rien.

Concrètement, l’espace trapézoïdal est un double courbe parabolique ne permettant pas de deviner l’espace d’un seul tenant. Une parabolique qu’Einstein aurait sans nul doute appréciée pour exprimer sa vision de la contraction et le ralentissement du temps par la gravité. Car c’est bien du temps dont il est question : cette forme simple, et ouverte en toiture par 54 fenêtres de lumières jouant d’ombres et de lumières sur le sol, renvoie à la décomposition de l’espace par 4 dimensions :

  • XYZ : par cette double courbure asymétrique, aucun espace, aucun point de ce lieu n’est égal en hauteur, largeur, longueur. L’ouverture aléatoire renforce cette décomposition virtuelle de l’espace pour mieux permettre à chacun de se l’approprier.
  • t, le temps et ses usages. Couvrir un espace public n’est jamais anodin et c’est pour cela qu’on parle aussi de pavillon. Ici l’architecte offre à chacun la possibilité de choisir : au soleil, couvert, autour de la lumière. Il rempli le vide par des lieux qui nous invite à se l’approprier selon son ressenti.

Tout cela contribue à la matérialisation d’un tiers-lieu.

La définition de tiers lieux et enjeux

Le lieu est une définition complexe selon l’époque dans laquelle il s’insère. Sur base de l’ouvrage collectif Autour du lieu (2010) et selon les profils des auteurs[1], nous en résumons l’objet :

  • Le temps : autant qu’avec l’espace, le lieu a lien avec le temps. Il lui est coextensif sous la forme syntaxique telle qu’on n’est pas au bon endroit pour en discuter démontrant que le lieu est fonction du temps.
  • La centralité qui résume, concentre (PIVETEAU), dramatise parfois, précipite l’espace, polarisant en même temps et, parfois à notre insu, le regard. C’est l’exemple d’un pont, un col, une tombe…
  • L’échelle : le jeu d’échelle et de miroirs : la porosité entre le local et le global, entre autres défini par M. Augé et B. Debardieux.

L’analyse critique de cette décomposition doit se faire au travers de la relation entre espace et image projetée par notre inconscient culturel et dès lors la traduction de l’espace sous la forme d’émotions et son expertise. P. Prado précise d’ailleurs que pour devenir lieu, un espace –terme générique– doit d’abord être défini symboliquement avant de l’être physiquement, par ce qu’il est une découpe qualitative du réel, rituelle ou pas, non quantitative (p. 121). Ce qui amènerait à penser dans une posture extrême qu’un lieu ne peut être qu’une information qui se superpose à l’espace qui, lui, peut être objectivement décrit physiquement, voir mathématiquement.
Dans le cadre de la notion du temps lié au lieu, si on voyage dans le temps, instaurant la dématérialisation de l’espace par la valeur d’un vécu (par exemple les hauts lieux ou lieux saints), le sens métaphorique du lieu prend la place du lieu lui-même. À l’échelle d’un bâtiment, le cloitre est aussi une centralité de lieu, elle peut donc prendre de multiples formes sans être définie pas les 3 dimensions nécessaires. Une analyse renvoyant à l’ubiquité d’entre deux échelles et fondamentale de la définition des tiers lieux.
Le lieu serait ainsi défini par le croisement entre le temps permettant de faire coexister dans un même espace les différents lieux vécus. Un vécu qui est lié à une centralité importante par la notion de valeur des différents espaces entre eux : la grand-place de Bruxelles n’a pas la même valeur symbolique que le boulevard Anspach à Bruxelles, lui-même ayant une autre valeur que la rue du midi dans la même ville et à quelques encablures les unes des autres. L’échelle, telle que définie ici, est plus subtile et sans nul doute la partie de la recherche sur les espaces contemporains la plus naissante. En effet, si le temps et la centralité peuvent être facilement liés aux usages numériques, le croisement entre la notion d’échelle et les données numériques nous ouvre le champ de lecture multiscalaire de l’espace lui-même. Un espace qui s‘entrelace avec les plateformes socionumériques qui ont elles-mêmes une certaine dimension territoriale en fonction de l’objet de la discussion sur le lieu. En cela, Sandra BALL-ROKEACH suggère que l’espace connecté devient la capacité à imaginer un espace urbain comme une communauté constituée des histoires nous représentant dans un espace géographique. Ce qui compte le plus dans son analyse est le « nous » constitutif d’une espace qui est le contenant des histoires, à la fois instantanées et stockées, générant ensemble une identité propre qui ne se limite plus aux seuls habitants du quartier. Les exemples les plus significatifs sont certainement les posts d’Instagram, immortalisant les photos d’un lieu à travers le temps et par une multitude de personnes prenant des instantanés, tant touristes qu’habitants ou simples passants et sous de multiples formes : architecture, convivialité, actualité (fermeture du cinéma Plaza art au printemps 2018), …

Au travers de son œuvre, l’architecte Junya Ishigami produit une œuvre assez remarquable et unique du tout en rien caractéristique de l’espace tiers-lieu : le vécu de l’espace est singulier mais collectif en même temps.

La construction paramétrique et simplicité

Pour atteindre son objectif, l’architecte a dû rechercher au travers de la technique des outils permettant de matérialiser son œuvre. C’est là qu’intervient l’architecture paramétrique, non pas celle qui déforme mais celle qui aide à la conception des extrêmes. L’espace en trapèze fait plus d’1,3 hectares… sans une seule colonne. Tel Gaudi qui travaillait à l’intuition avec ses chaines pour reproduire les forces, Junya a reproduit une toiture qui fléchit par son propre poids. En cela, rien de neuf, des projets tels que la toiture Misumi (Ney&partners) avait déjà démontré la possibilité de réduire de manière drastique les points d’appuis pour un auvent. Par contre, l’apport de la démarche paramétrique est l’intégration des processus d’optimisation structurels pour atteindre un autre objectif visuel : la toiture est une feuille flottant juste au-dessus du sol et d’une épaisseur de 25 centimètres et flottant à environ 2,5 mètres du sol, soit la hauteur d’un plafond d’habitation. Pour permettre cette prouesse, il a fallu utiliser la robotique et des soudeurs machines, seuls à permettre une garantie de qualité de soudure suffisante eu égard aux tensions soumises à la toiture couverte d’un asphalte.

En conclusion

Avec cette espace (nous ne l’appellerons pas public ou bâtiment) Junya Ishigami frappe un grand coup : il démontre que l’inventivité sensible d’un architecte est aujourd’hui matérialisable grâce aux nouvelles technologies. Plus encore, il démontre que la démarche paramétrique n’est en rien seulement de l’image de science-fiction très maniérée mais permet au contraire, d’entrer dans les rêves les plus fous.

Merci de votre lecture et belle journée.

Pascal SIMOENS Architecte et urbaniste, Data Scientist. Expert Smart Cities. J’ai commencé ma vie en construisant des villes en Lego, j’en ai fait mon métier. Geek invétéré, aujourd’hui je joins mes passions du numérique et de la ville au travers d’une expertise smart Cities et smart buildings en travaillant en bureau d’étude (Poly-Tech Engineering) et j’enseigne cette même expertise à l’UMONS et l’ULB.


[1] Aline Brochot et Martin de la Soudière, Augustin Berque, Bernard Debarbieux, Philippe Bonnin, Michèle Petit, Anne Cauquelin, Kenneth White, Jean-Didier Urbain, André Micoud, Patrick Prado

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