Il suffit de lire la presse quotidienne depuis le début de l’année, ainsi que les communications du gouvernement régional wallon, pour croire au renouveau économique et la reconversion industrielle de la Wallonie. En effet, il semble que les Wallons ne s’en sortent pas si mal vis-à-vis de la crise économique mondiale sans précédent et, surtout, structurelle. Les chiffres, toujours indicateurs économiques de base, sont pour la plupart sains en Wallonie (tendance économique n°38) : taux de croissance à +0.6 % (3e trimestre 2010), taux de demandeurs d’emploi indemnisés, en Wallonie et à 1 an d’écart (-1.2 % en Wallonie contre +2.5 % en Belgique), taux d’exportation +19.2 % en 2009 année de crise, utilisation des capacités industrielles à 76 % … Certains responsables politiques ne se sont d’ailleurs pas fait prier pour exprimer leur contentement en signalant d’ailleurs que la Wallonie faisait beaucoup mieux que la Flandre. Gabegie s’il en est puisqu’on compare une économie de services et de production en Flandre, à une économie encore essentiellement de production en Wallonie.
Le drapeau dentaire wallon ?
LE SYNDROME DU MIROIR
Mais ce qui est intéressant, c’est plutôt ce que j’appellerai le » syndrome du miroir flamand » Je m’explique : La Wallonie fut la 2e puissance mondiale à la fin du 19e siècle. Cette position enviable et comparable aujourd’hui à Dubaï a poussé pendant plus de 50 ans vers une immigration générale massive de toute l’Europe et… des Flamands en particulier. Ces Flamands, fuyant un certain type de Flandre, » rurale et pauvre ». Aujourd’hui ces immigrants, les 3e et 4e générations, s’assument comme patrons d’entreprises, responsables politiques de haut niveau, aventuriers. Mais ils doivent aussi assumer dans leur histoire, quasi génétique, cet exil de territoire pour des raisons économiques.
Pour étayer ce propos, je vois encore ma grand-mère paternelle parlant le wallon et remerciant la Wallonie de son accueil. Elle était trilingue : flamand (de Bruges), wallon (de Charleroi) et français (de Belgique). Elle avait appris le français après le wallon. Ce qui fut d’ailleurs piquant c’est qu’à la fin de sa vie et lorsqu’elle constatait l’égoïsme grandissant des Flamands envers les francophones, elle n’était pas à l’après d’une invective vers les » sales Flamands » ; tout cela en patois brugeois bien sûr. En effet, à la fin de sa vie, elle avait recommencé à parler » el flamin « . A sa mort, sa maison fut vendue et on décrocha la petite phrase en métal forgé qui faisait sa fierté : » Moeder droom « , rêve de mère… en flamin. Que de paradoxes !
Une petite histoire simple et presque banale pour définir les paradoxes belges et ce qui me permets de douter de la capacité de la Wallonie à se redresser, mais aussi, à la Flandre de remettre en cause son modèle économique pour pérenniser son économie dans le futur. Loin de moi de remettre en cause le processus des plans Marshall (Plan Marshall 2.0 vert) qui me semble être la meilleure chose qui soit arrivée à la Wallonie depuis le déclin de l’industrie métallurgique.?? Toutefois, ce type de stratégie nécessite, à un certain moment, une prise de conscience collective et globale, du CEO de GSK au balayeur dans ma rue. Non pas qu’on exige d’eux la même chose ou la même conscience des responsabilités aux changements, mais bien qu’on leur demande d’exceller chacun respectivement dans leur domaine et dans le but collectif de valorisation d’un territoire. L’objectif final de la reconversion wallonne devrait être celui-là si on veut qu’un jour, la Wallonie ne continue pas à rester sous perfusion publique.
Pochette du livre de R. Arnoudt, ?? Wallonie, je t’aime moi non plus ??
REGARDER SON VOISIN PLUTôT QUE SON NOMBRIL.
Mais qu’est-ce qui fait que le plan de relance wallon ne pourra pas enclencher le redressement wallon tant espéré ? La raison est, selon moi, plus faite d’histoire et de culture que de la pertinence ou non du processus même.
En effet, la Wallonie (et la Flandre aujourd’hui) se regarde dans un miroir alter ego. En cela, les exemples de la Catalogne (plan du gouvernement catalan 2007-2010) et du Pays Basque (Bilbao metropoli 30) furent remarquables de différences. Ces deux régions ont profité d’une période, somme toute très courte, du courant d’émancipation régionale européen entre 1980 et 2000. Elles ont tiré un profit maximum de l’ensemble des aides régionales européennes et de l’état espagnol et sont devenues aujourd’hui les deux régions les plus riches d’Espagne (hors l’agglomération madrilène) et parmi les régions les plus riches d’Europe. L’une avait pour objectif l’émancipation économique en devenant la porte méditerranéenne de l’Europe, l’autre la reconversion industrielle des chantiers navals et de l’industrie métallurgique qui accompagnait celle-ci. Mais ce qui me semble le plus important ici, c’est que ces deux régions se sont émancipées de toutes comparaisons d’autres voisins pour créer leurs propres destinées. En cela, et il faut le remarquer, elles ont puisé dans un terreau nationaliste, voir terrorisme (ETA). Mais aussi, faut-il le souligner, elles ont compris qu’elles ne sont rien à l’échelle mondiale et très judicieusement, elles s’inscrivent aujourd’hui beaucoup plus dans une dynamique nationale et européenne pour continuer à maintenir leur haut niveau économique. Il suffit de voir… le silence des Catalans sur le fait que la moitié de l’équipe nationale espagnole est du barca (sic) ainsi que la dynamique d’organisation de manifestations mondiales en Catalogne (derniers championnats du monde d’athlétisme : http://www.bcn2010.org/). L’intérêt dans cette analyse, c’est de constater que par une émancipation identitaire forte et combinée à de nombreux intérêts liés au développement économique, ces régions très » nationalistes » ont pu passer outre ces valeurs quelque peu douteuses pour s’attacher à transformer (déjà) leur économique et pour continuer à prospérer. Somme toute, en regardant leur nombril elles se sont ouvertes au monde grâce à leur économie.
Et en Belgique ? La Wallonie semble tenter continuellement à se justifier de ses choix envers les néerlandophones. Mais la Flandre n’est pas en reste en niant des actions économiques absurdes et tellement similaires à celles tant critiquées par la Flandre avec la sidérurgie; telles les aides publiques flamandes proposées à Opel pour sauver quelques centaines d’emplois pendants quelques années avant une fermeture définitive inéluctable. Ainsi, tel un miroir, la Flandre critique la Wallonie d’actions qu’elle-même met en place dès le premier obstacle du questionnement de la reconversion/pérennisation dynamique de son économie et la Wallonie regarde son faux nombril belge pour tous ses plans de reconversion depuis plus de 20ans : la faute ?? Zeebrugge (wiki), au capital bruxellois (histoire de la Générale : wiki), etc.
NOS VOISINS FONT MIEUX
Et j’en en viens à la seconde expérience, dans le Nord-Pas-de-Calais. Cette région européenne fut également fortement touchée par la fermeture des mines (la dernière à Oignies le 21 décembre 1990), de la sidérurgie et de l’industrie textile. Pourtant, aujourd’hui, cette région est en train de devenir une des régions les plus prospères et innovantes de France avec la région Rhône-Alpes et la Bretagne. Le déclencheur fut, sans nul doute l’émancipation de la métropole lilloise. Aujourd’hui, nous constatons un » peuple » du Nord qui croit, tout simplement, à son futur propre non inféodé à Paris toute proche avec le TGV (55 minutes, cadencé). Mais le plus frappant, c’est qu’ils sont capables de croire en leurs rêves, tels des matamores se battant contre le reste du monde et étant certains de leurs chances autant que d’autres. Des gens animés d’une passion, d’un territoire et prêts à déplacer des montagnes pour réussir dans une économie totalement mondialisée. A contrario, en Wallonie, et bien que je rencontre chaque jour des gens passionnés, souvent je m’entends aussi dire ?? oui mais chez nous ça ne marchera pas ! Et C’est là que le bât blesse !
Agbar Tower, Barcelona, arch. Jean Nouvel. Quand l’ambition se transcrit dans l’architecture. Aussi une des raisons de la faiblesse de l’architecture publique en Wallonie.
La Wallonie, par son miroir flamand qui lui dit depuis 30 ans qu’elle est nulle, et le wallon (souvent fils flamand) n’arrive pas à s’émanciper de son voisin immédiat. Pourtant, que de potentiels mais encore faut-il y croire ? Par analogie, dans une famille et lorsqu’un frère vous dit que vous êtes mauvais, malgré vos efforts, vous commencez à douter de vous. Un jour, soit vous décidez de lui casser la figure : le nationalisme et l’indépendance ; soit vous partez : vous prenez votre destinée en mains en suivant votre propre chemin. Dans le second cas, généralement et après quelques années, vous revenez et vous ??tes accueilli comme le prodigue… A condition bien sûr, d’avoir réussi. Au minimum, vous serez respecté.
Il est grand temps que chacun se respecte aujourd’hui en Belgique pour ce qu’il est : une Flandre rurale ouvrière qui a réussi ; une Flandre urbaine bourgeoise et historiquement francophone ; une Wallonie ouvrière et urbaine riche d’une multiculturalité extraordinaire ; avec une bourgeoisie séculaire et rurale. Enfin une ville bruxelloise, source des richesses belges et compos??es essentiellement de wallon et de Flamands, devenant tous bruxellois après une génération !
Et mon travail d’urbaniste et architecte dans tout cela c’est, à mon échelle, de contribuer dans chaque étude à travailler sur ces valeurs d’émancipation et de tolérance. Le regard des autres doit être une source d’énergie positive.



