Les enjeux de la ville de demain

La-ville-de-noagoya

Chers lecteurs, voici en avant-premi??re ma derni??re r??flexion urbaine qui sera publi??es tr??s bient??t dans la revue Espace de libert??s , num??ro du mois d???avril et qui r??digera un dossier sur les villes. Bonne lecture.

?? Au fil des si??cles et des civilisations, les villes ont toujours ??t?? l’arch??type de l’effervescence humaine. Lieux de culture, lieux de commerce, carrefours des transports??? et bien s??r, hauts lieux de spiritualit??.

Du Tigre et de l’Euphrate; de la M??sopotamie ?? Rome ; des hauts lieux du Moyen ??ge, des villes Renaissance ?? aujourd’hui les villes mondiales[i], force est de constater que les villes concentrent tous les enjeux d’une Soci??t?? culturelle ?? un temps donn??. Elles permettent de concentrer en un seul lieu, suffisamment d???hommes et de femmes d???horizons diff??rents permettant ?? notre soci??t?? de se remettre en question face aux enjeux de l’avenir. Tel est notre propos dans cet article pour prendre conscience de l’importance du r??le de la ville comme ?? facilitateur culturel de la Soci??t???? mais aussi de la difficult?? sp??cifique dans laquelle se trouve les villes belges, face ?? ces enjeux.

VILLES ET ENJEUX DE DEMAIN : UN PEU D???HISTOIRE POUR COMPRENDRE NOTRE AVENIR

Les premiers exemples de villes ??mergentes, pr??mices de soci??t??s organis??es et complexes, se retrouvent en M??sopotamie. Les villes du Tigre et de l’Euphrate naissent du fleuve et prosp??rent de la main de l’homme. Le recul que les arch??ologues et linguistes ont aujourd???hui sur cette civilisation est int??ressant ?? plus d’un titre car avant la civilisation m??sopotamienne, la ville en tant que structure complexe permettant aux hommes de cr??er des ??changes n???existait pas[ii]. Le commerce est fait d’??changes pastoraux autour de noyaux d’habitats r??duits aux besoins du clan. Les premi??res villes ??mergent du besoin de plus en plus pressant d’am??liorer les ??changes entre les hameaux et villages, ?? l’??chelle d???un territoire plus large. Par ailleurs, plus les villages s???agrandissent, plus les ??changes commerciaux sont distants, il y a une corr??lation entre l???urbanisation et les d??placements induits, citons la route de la soie.

Le facteur d??terminant de la cr??ation urbaine est sans nul doute l?????criture, m??dia de compr??hension entre les Hommes et vecteur de d??veloppement ??conomique. Si l?????criture comptable cun??iforme appara??t avant la constitution du langage ??crit en tant que tel, il faut n??anmoins reconna??tre que sans l’??mergence des villes favorisant un certain niveau d’??changes commerciaux et les ??changes culturels subs??quents, l???homme aurait probablement pu se passer de ces outils de communication.

La ville est donc intimement li??e au d??veloppement culturel dans le sens le plus large. Pourtant, de nos jours, un certain nombre de mouvements ??cologistes d??veloppent l???id??e du ?? retour ?? la campagne ?? comme facteur durable de d??veloppement. Au quotidien, nous en sommes tr??s loin avec un monde qui marche sans fin vers l???urbanisation des m??gapoles, ce qui inverse une tendance mill??naire o?? les habitants des champs ??taient plus nombreux que ceux des villes[iii]. L’Eldorado urbain a fait ??merger des m??galopoles comptant des millions d’habitants. Si cette image appara??t presque apocalyptique, il n’en est pas moins que l’attractivit?? urbaine n’a jamais ??t?? aussi importante par la condition m??me de l’urbanit?? qui permet de cr??er des ??changes entre hommes et femmes. Devons-nous nous en exclure ?? l???appel des douces sir??nes des campagnes ? La question n???est pas de savoir si la ville est une n??cessit??, mais bien de savoir comment lui permettre de jouer son r??le de ?? facilitateur culturel ?? par l???entremise de la qualit?? des ??changes interpersonnels qu???elle suscite.

Pourquoi la ville est-elle l???enjeu des mutations soci??tales et culturelles qui sont v??cues aujourd’hui par chacun de nous? La ville a toujours ??t?? un facteur d???int??gration quel que soit le type de soci??t?? dans laquelle les individus vivent. ?? l’??poque grecque, la ville est le lieu de culture civilisationnelle par excellence ; La R??publique de Platon ne dit pas autre chose. La Rome antique am??liore le concept par la mise en place des institutions, de la justice??? aux jeux. Au Moyen ??ge, la ville est un espace de pouvoir temporel et spirituel, deux fonctions intimement li??es. En m??me temps appara??t la notion de r??seau de villes commer??antes. Les ligues hans??atique ou teutonique r??gnent sur l???Europe du nord d??s le XII??me si??cle favorisant les ??changes commerciaux sur la base des r??seaux de villes. La Renaissance offre aux villes la culture, qui ??tait cloisonn??e pr??c??demment dans les ch??teaux et abbayes, devient le terreau de la libert?? avec la r??volution (France) et la d??mocratie (Angleterre). C’est aussi le si??cle des Lumi??res avec l’??mergence des premiers concepts urbains en tant que tels, de l’Utopie de Thomas Moore aux r??alisations du Familist??re de Guise par Godin, trois si??cles plus tard ; la ville n’est plus seulement la d??finition d’un acte humain, mais bien un ??l??ment constituant ?? part enti??re, con??u pour organiser la vie des habitants. Aussi ??tonnamment que cela puisse para??tre, la ville qui fut une cr??ation spontan??e de l???homme pour cr??er et d??velopper les ??changes commerciaux a attendu presque 4.000 ans pour s’assumer en tant que telle. New York, fond??e en 1624, en est un exemple remarquable par la d??marche du lotissement (Commissioner???s Plan de 1821) qui d??finit pour la premi??re fois la vente de parcelles dans le but de cr??er des espaces publics (Central Park). L?????uvre de L??opold II et de son urbaniste V. Bem, faisant passer Bruxelles du Moyen-??ge ?? la ville du 20??me si??cle est ??galement significatif en ce sens : l???urbain est une plus value ?? part enti??re qui ne vaut que si elle est construite.

Aujourd’hui, la ville entre dans une phase suppl??mentaire de son histoire nous faisant basculer dans une ??poque de transition, plus durable, plus technologique, plus mobile. Dans ce contexte, les technologies num??riques seront d??terminantes pour vivre la ville de demain. Faut-il encore s???en convaincre au regard de l???impact des r??seaux sociaux dans l???av??nement des r??volutions tunisiennes et ??gyptiennes ?

VILLES EN MUTATION

Il est toujours difficile de d??finir une hi??rarchie th??matique pour interpr??ter les mutations de la ville de demain. Volontairement, notre orientation est bas??e sur la r??volution num??rique et le prisme qu???elle induit. D???une part car tout porte ?? croire que la ville est le lieu privil??gi?? du d??veloppement des r??seaux num??ri
ques et d???autre part parce que les sp??cialistes s???accordent aujourd???hui sur le fait que l???urbanisation sans cesse croissante ne pourra ??tre qualitative qu????? condition d???int??grer de nouveaux paradigmes d???usages et d???habitudes urbaines prorog??s aux technologies num??riques.

Cette ville num??rique est d??j?? notre quotidien : connexions WIFI en ville, tickets ??lectroniques de bus, GPS sur les mobiles, panneaux interactifs??? les plus technophobes utilisent au quotidien les services num??riques sans m??me s???en rendre compte. Mais pourtant, ce ne sont que des balbutiements, l???ensemble de ces services n?????tant pas encore tous gratuits mais plus pour longtemps, le rapport FLOSS de la Communaut?? europ??enne ne disant pas autre chose.

Ce facteur technologique apporte ??galement un tout nouveau paradoxe dans la mesure o?? la ville n???est plus physiquement limit??e par le territoire mais bien par la continuit?? de l???information. Il n?????tait en effet pas innocent de voir une population cibl??e de parisiens venir habiter ?? Bruxelles au moment de la bulle immobili??re mondiale de 2002-2007 : entre le bureau et la maison, la distance dispara??t ?? la fois par la vitesse des ??changes (TGV) et par la capacit?? ?? travailler chez soi comme au bureau.

Il faut donc des infrastructures co??teuses et n??cessairement mutualis??es pour r??pondre aux besoins en d??bit d???informations et la ville est le seul espace de mutualisation suffisant pour permettre cette mise ?? niveau. La France, avec une densit?? ne d??passant pas 113 hab/km??[iv] voit l???exode rural encore renforc?? par la difficult?? ?? ??tre connect?? ?? haut d??bit. En Belgique, une densit?? de 361 hab/km?? (pratiquement 600 hab/km?? au-dessus du sillon mosan), fait dire ?? certains urbanistes que la Belgique est une seule grande ville polycentrique de plus de 10 millions d???habitants, tout simplement. En tout ??tat de cause, cette urbanisation d??j?? pr??sente ?? l?????poque moyen??geuse, est un potentiel extraordinaire pour demain car il doit permettre ?? la Belgique, plus que d???autres pays europ??ens, de rendre accessible les technologies au plus grand nombre par l???effet de mutualisation sans pour autant concentrer les habitants dans seulement quelques grandes villes.

A contrario, la dilution du territoire est un facteur tr??s d??favorable dans le concept du d??veloppement durable. Il faudra donc renforcer les centres villes et renforcer la densit?? pour r??duire les d??placements contraints c???est-??-dire des d??placements multiples r??alis??s le plus souvent aujourd???hui en voiture alors qu???ils pourraient ??tre plus concentr??s et pratiqu??s en transports en commun ou bien ?? pied et ?? v??lo. La Belgique est confront??e ?? cette probl??matique, avec l???urbanisation expansive d???apr??s la seconde guerre mondiale. Ce temps est pourtant bien r??volu avec la politique TOD[v] qui est la doxa actuelle, toutes r??gions confondues et ayant pour objectif de renforcer tous les p??les autour des lieux d?????changes multimodaux, en ville bien s??r.

Cons??quemment, la concentration des activit??s en ville ne doit pas se limiter ?? seulement l???habitat ou le commerce et les bureaux. C???est toute l???organisation de la ville qui est en jeu. Pour exemple, la ville de Charleroi donne aujourd???hui une image d??sastreuse avec son industrie en centre ville. Demain, ce potentiel foncier peut devenir un atout offrant de larges surfaces disponibles pour la cr??ation de nouvelles entreprises urbaines, propres et proches des transports en commun. Utopie ? Pas tant que cela au regard de la production asiatique, pour ne pas dire essentiellement chinoise, devant ?? la fois accuser le coup des transports mais aussi r??pondre ?? la croissance de sa propre consommation interne.

Tout cela nous permet d???imaginer les villes de demain en Belgique retrouvant leur attractivit?? s??culaire mais ce serait sans compter avec la n??cessit?? de l???augmentation des flux de d??placements ; sujet d??j?? d???actualit?? avec le holding de la SNCB qui ??prouve les plus grandes difficult??s ?? g??rer la croissance des passagers (217 millions en 2009 contre 165 millions en 2004) ?? cause d???un sous financement chronique mais surtout par la saturation-m??me du r??seau en tant que tel. Les infrastructures auront donc une place fondamentale pour les villes de demain, tous r??seaux confondus, du tram au train (RER), de la fibre optique ?? la qualit?? des espaces publics en centre ville. Les villes de Li??ge, Charleroi l???ont bien compris en valorisant leurs centres villes respectifs avec l???am??lioration de l???offre de services (centre commerciaux, r??novation des places et pi??tonniers, ???) mais aussi en ??tudiant/construisant une infrastructure tram performante.

Tout cela concourt donc ?? poser la question de la capacit?? des villes belges ?? relever le d??fi du renouvellement urbain beaucoup plus proche qu???il n???y parait avec l???acc??l??ration des mutations?? soci??tales et ??conomiques. Il serait pr??tentieux d???y r??pondre de mani??re tranch??e tellement les contextes sont particuliers ?? chaque ville, m??me dans un environnement global. Toutefois, les villes belges semblent surtout devoir prendre conscience de leur histoire toujours faite de mise en r??seau : hier Bruges et la ligue hans??atique, aujourd???hui Bruxelles avec les institutions europ??ennes. Et de r??seau il est question aussi de Hub[vi] : Bruxelles sans nul doute et parfois surnomm??e ?? la plus petite ville mondiale ??. Des villes comme Anvers et Li??ge ont des enjeux industriels pour le maintien de la comp??titivit?? d???un des plus grands ports d???Europe ; Bruxelles et Charleroi offrent des synergies industrielles et ??conomiques encore mal per??ues et pourtant d??j?? mises en ??uvre dans d???autres r??gions d???Europe.

Et pour aller ?? contre courant du tube du moment, la r??gionalisation n???arrangera rien, bien au contraire. Aujourd???hui, l???expression ?? penser global, agir local ?? se pr??te tr??s mal ?? l???ing??nierie r??gionale belge. La m??tropole bruxelloise, tant d??cri??e par une certaine Flandre et mal aim??e par une certaine Wallonie est pourtant l?????chelle la mieux appropri??e pour r??pondre aux enjeux de demain dans le cadre d???une soci??t?? o?? le ph??nom??ne urbain sera pr??dominant. Pourtant, on constate ?? quel point les villes, flamandes et?? wallonnes, ont les plus grandes difficult??s ?? s?????manciper de leur carcan r??gional pour d??finir leurs propre politique de d??veloppement et de mise en r??seau interr??gional alors qu???elles sont le futur de l?????quilibre de nos territoires pour permettre l?????mergence d???une nouvelle culture en phase avec les changements de civilisation que nous commen??ons ?? vivre.

Il est aujourd???hui important de saisir ce que les villes vont offrir en tant que m??diatrices du savoir culturel dans un monde de plus en plus ouvert. A m??diter??? ??


[i] New York, Los Angeles, Tokyo, selon ?? Une br??ve Histoire de l???Avenir ??, J. Attali, 2006, ed Fayard, ISBN 2213631301

[ii] Les premi??res villes chinoises sont d??finies comme telles ?? partir de 1.400 ans avant notre ??re. Cartier Michel. Une tradition urbaine : les villes dans la Chine antique et m??di??vale. In: Annales. ??conomies, Soci??t??s, Civilisations. 25e ann??e, N. 4, 1970. pp. 831-841.doi : 10.3406/ahess.1970.422324 url :http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1970_num_25_4_422324 Consult?? le 13 mars 2011

[iii] Population Division of the Department of Economic and Social Affairs of the United Nations Secretariat, World Population Prospects: The 2008 Revision and World Urbanization Prospects: The 2009 Revision, ed. UN economics and social affairs, 2009

[iv] Source INSEE, 2008

[v] ?? TOD, transit oriented developpement ??, consiste en une politique d??finissant les territoire proche des gares et p??les de transports comme prioritairement ?? d??velopper avec des services, des entreprises et de l???habitat. http://www.transitorienteddevelopment.org

[vi] Dispositif qui permet ?? tous les c??bles d’un r??seau informatique de converger vers un m??me point. Tout ??l??ment connect?? ?? un hub peut acc??der ?? tout autre ??l??ment connect?? sur le m??me hub.

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