CARTOGRAPHIER LE COVID 19 OU « COMMENT NE PAS SE FAIRE PEUR »

pandémie COVID 19 , vendredi 20 mars, source : Métabiota

Temps de lecture : 6 minutes
Mots clés : cartographie, manipulation, décodage, cartes, histoire, conventions

Alors que la pandémie n’était qu’une discussion de bureau chez nous, en Europe, le blog d’information sur les villes CityLab (Bloomberg) discutait sur les modes de représentations des cartes de pandémies dans le monde. Il prenait bien sur « LA » référence du moment avec la carte de l’université John Hopkins (USA) qui a développé très rapidement un outil de représentation SIG avec une carte en temps réel (mise à jour journalière) des cas confirmés et l’ensemble des données factuelles disponibles. Cette carte nous informe (le 19 mars 2020) que l’Asie est en train de sortir de la crise par la diminution des nouveaux cas décelés et tels un Tsunami, la vague infernale ne s’arrêtera peut-être que dans l’Océan pacifique après avoir ravagé le continent américain. Parallèlement, les cas confirmés dans le monde démontrent que l’Europe n’a rien à envier à la Chine, mais je vous laisse juge des données brutes disponibles sur leur site.

Covid 19, 19 mars 2020, source J. Hopkins University.
gaming…
Gaming, encore et toujours…

Non, ce qui nous intéresse ici, c’est l’approche anxiogène de la carte : d’abord, la carte par défaut est la carte des cas cumulés, ce qui est certainement intéressant, mais pas le plus vital dans la compréhension de la situation en temps réel. Cette carte est sur fond noir avec des cercles rouges… comme dans les jeux de guerre (Nuclear War MUD) inspirés du classique du cinéma Wargames ! Plus particulièrement, la carte des cas « en cours » est déjà moins anxiogène avec un fond noir avec des cercles beiges. Il y a donc bien une intention donnée, volontaire ou non et sous-jacente, aux couleurs choisies pour focaliser sur une information cumulative et qui n’est pas la plus utile dans le cadre de la gestion de la crise. La question est : pourquoi ? Précisons toutefois que les personnes guéries sont en vert, ouf !

Parallèlement à ce constat, cette base de données est précieuse, car elle permet aussi d’anticiper les situations à venir. Le graphe ci-dessous est issu de la même source. Elle permet de comprendre ce qui s’est passé en Chine et combien de temps… et ce qui nous attend aujourd’hui en Europe. Si on suit les chiffres bruts venant de Chine et qu’on les extrapole à l’Europe, considérant que le Lock Down a début approximativement au 17 mars, la régression de la pandémie dans les pays tels que la France ou la Belgique est à prévoir pour la fin du mois d’avril ou début mai. La réduction de ce délai sera intéressante à analyser selon d’autres critères tel que la qualité des services de santé ou la densité de population dans les villes (ces deux points feront l’objet d’un autre article sur mon blog).

analyse réalisée sur base des données mise à disposition par la J.Hopkins University.

Toutefois, revenons à nos moutons et le caractère anxiogène de la communication liée à la pandémie. Si la carte J. Hopkins est juste, il n’en demeure pas moins que nous sommes face à une carte qui nous fait peur. Mais lors de la fièvre jaune, ou d’autres pandémies (Polio, hépatite, etc.) qu’en a-t-il été ?

Géographie et épidémies

Offensive containment for Bari, 1690–92. See text for map description. Published in Acta medico-historica adriatica : AMHA 2009
Controlling the geographical spread of infectious disease: plague in Italy, 1347-1851.Andrew D. Cliff, Matthew R Smallman-Raynor, Peta M. Stevens
 Defensive containment and the plague in Italy in the eighteenth century. Geographical locations of maps showing observation posts which comprised the defensive isolation ring maintained around Italy against the plague. Map extents are shown by boxes, and strings of posts by heavy lines. The identity numbers correspond with the sources listed in Appendix 1.source : ibid.

La géographie et ses territoires sont intimement liés aux développements épidémiques. Soit pour des raisons de climat (par exemple la malaria, dengues, fièvre jaune sont des épidémies qui se situent entre les tropiques), soit d’organisation spatiale tels que les moyens de communication ou encore, les questions de relief, barrières (fleuve), etc. C’est également, comme le laisse présumer aussi l’épidémie en cours, les échanges mondiaux reliant les grandes villes au travers des aéroports, mais également ports, nœud de transports (les grandes gares, etc.). Finalement, n’oublions jamais que l’épidémie est transportée par l’Homme, que les hommes se déplacent et il y a des hommes là où il y a du commerce et donc des villes. La boucle est bouclée ! l’article Controlling the geographical spread of infectious disease: plague in Italy, 1347-1851  (coll. Sld Andrew D. Cliff) nous montre d’ailleurs que les épidémies n’ont pas attendu la mondialisation pour se disperser avec les échanges d’une Italie du Nord déjà puissante et commerçante au 14e siècle. Ainsi, la république vénitienne avait déjà développé tout un système de quarantaine territoriale pour contingenter la peste… venue de Chine à travers la route de la soie Précisons également qu’aujourd’hui, pas moins de 44 agents pathogènes circulent sur Terre pour 123 épidémies… afin de relativiser un peu la situation actuelle.  Le monde vit continuellement dans un espace propice à la contamination des agents pathogènes. Il est donc fondamental de cartographier l’évolution ( Metabiota) et ensuite se protéger. La carte moins ancrée dans l’instant nous démontre également qu’il y a des codes de représentations des cartes de l’OMS, favorisant les couleurs pastel : bleu, vert et jaune ou encore orange… mais pas Noire et rouge.

carte métabiota, 19 mars 2020

C’est d’ailleurs une autre épidémie qui a démontré la pertinence cartographique. Tom KOCH du département de la géographie médicale de nouvelle Colombie (Vancouver, CA) nous explique dans son article The art of medicine, Knowing its place: mapping as medical investigation qu’au 18e siècle, la fièvre jaune est bien connue et localisée dans les tropiques. Toutefois, l’épidémie s’est propagée beaucoup plus au nord des USA pour atteindre les villes de Boston, Philadelphie ou encore New York. En 1973, 10% de la population de Philadelphie en mourra. Pour la première fois, une carte de la ville fut dessinée avec la localisation des cas. Bien évidemment, il fut vite constaté que la pandémie se propageait au travers des quais vers la ville et les axes d’écoulement des marchandises. Il découla de cette situation le constat d’un besoin crucial d’une meilleure administration pour le recensement des personnes et leur lieu d’habitation. Cette méthode de localisation individuelle reste encore aujourd’hui une solution remarquable pour comprendre la dispersion épidémiologique. Toutefois, aujourd’hui ce sont des méta données à l’échelle mondiale qui peuvent être mises en œuvre. Précisons toutefois que la cartographie ne fait parfois pas bon ménage avec l’intelligence artificielle. C’est ainsi que Google (Google flu trends) s’était lancé en 2008 afin de déterminer la propagation des épidémies de grippes au travers de requêtes issues des internautes. Mais en 2015, Google arrêta ses tests, faute d’être pertinent. Crédible au début, le service s’est en effet avéré surestimer les épidémies de grippe. En 2013, Nature, toujours, relevait une véritable dérive, Google Flu Trends produisant des prévisions américaines 50% supérieures à celles des Centers For Disease Control and Prevention. Plus sévère, un article de Science signé en 2014 par plusieurs universitaires considérait que Google s’est abusé lui-même par un usage naïf des « big data » et que, pire, ses erreurs de prédiction étaient évitables (Arnaud Devillard, 2015). Aujourd’hui, le travail de Google existe toujours et a été intégré avec une démarche plus large d’évaluation des sources, c’est le projet ARGONet développé par le Boston Children’s Hospital (Sarah Sermondadaz, 2019). L’enjeu de ce projet est de se baser sur plus de sources pour traiter l’information et la dispenser sous forme de cartes épidémiologiques. Une approche qui met en exergue la nécessité de travailler le recoupement des sources et complété par un travail autant macro que micro : l’ »épidémie touche avant tout les populations, elles sont la meilleure source d’information de leur état de santé et aujourd’hui, en plus, elles peuvent être toutes géolocalisées.

Aujourd’hui, Google aide les États-Unis dans le développement d’un questionnaire en ligne pour les habitants américains, afin qu’ils définissent leur état et, par extrapolation, et géolocalisation, permettent à l’état fédéral de comprendre la propagation. La chine fut plus radicale avec la création, au travers de l’ Amazon local (Ali Baba) et associé à Tencent. Ensemble, ils ont développé une application dont l’ensemble des Chinois devaient répondre. Sur base des réponses, ils étaient cartonnés chez eux, envoyés à l’hôpital ou informés de leur quarantaine/Lock Down. De nouveau, la géolocalisation et les informations ont permis de vérifier, gérer les contingences épidémiologiques.

Discussion

En conclusion, le but de cet article est de mettre en questionnement l’importance de la représentation cartographique des épidémies, c’est le premier outil de compréhension de celle-ci. Par contre, ces cartes peuvent devenir anxiogènes et sont donc à manipuler avec circonspection. La carte J. Hopkins a fait cette erreur : elle fait plus peur qu’elle n’informe. Les questions sanitaires ne sont pas un jeu. Par contre, la cartographie des épidémies est essentielle pour la contrer, car demain, lorsque le pire sera passé, de nombreuses questions resteront en suspens à défaut d’avoir une cartographie complète de la dispersion de l’épidémie.

Merci de votre lecture.

Pascal SIMOENS Architecte et urbaniste, Data Curator. Spécialiste Smart Cities et données urbaines, Université de Mons, Faculté d’architecture et d’urbanisme

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