De l’autre côté du miroir : le déclin des grandes Métros créatives américaines doivent nous faire réfléchir sur les stratégies urbaines de Charleroi et Liège

Mots clés : migrations, classe moyenne, prix de l’habitat, démographie
Temps de lecture : 9 minutes

Comme souvent, je me plais à vous offrir l’analyse des phénomènes urbains en Amérique. Non par amour de celle-ci, mais bien plus pour comprendre ce qui pourrait arriver chez nous très bientôt. De fait, la différence des mouvements et phénomènes urbains est plus significative et anticipée aux USA grâce à la taille du continent et son homogénéité territoriale (c’est un seul pays). En Europe, le morcellement territorial et les politiques locales spécifiques nous font passer souvent à côté de phénomènes majeurs. Précisons qu’à cette échelle, la Chine est tout aussi inspirante!

Nous allons donc aujourd’hui vous parler de la question du développement des « métros », autrement dit les mégalopoles américaines : New York, Los Angeles, Chicago … Ces mégalopoles de plusieurs millions d’habitants, situées le long des autoroutes de l’information, hyper connectées et hyper attractives pour les jeunes cadres dynamiques de la nouvelle économie. Cette attractivité a été analysée et théorisée par Richard Florida (2002), complétée par Charles Landry (2008) ainsi que tous les théoriciens de la ville intelligente (Giffinger, Nam et Prado, Ben Letaifa, …). Le phénomène de « Smartisation » est intimement lié à la nouvelle économie numérique et génère des mutations territoriales profondes. Une démonstration qui a été poussée à son paroxysme avec l’installation du second centre de décision d’Amazon en Amérique du Nord sur base des critères qui résument bien la situation :

Amazon HQ, Seattle

Pour s’installer, Amazon a défini certains critères, les 4 critères principaux sont (MURO & LIU, 2017):

  • La capacité de produire des talents compétents et techniques : précisément, ils signalent l’importance d’avoir un système universitaire fort incluant, bien sûr, une faculté en sciences et informatique, mais également avec un enseignement secondaire de qualité préparant aux universités.
  • L’accès au marché local et global (mondial) via les infrastructures de qualité : par infrastructure, il est entendu la multiplicité modale (aéroports, autoroutes, rail …), mais également, un réseau de télécommunication à très haut débit (image 2). La question des infrastructures semble une évidence en Europe de l’Ouest, il faut toutefois nuancer cela à l’échelle du monde où le croisement de l’eau, du rail, des routes et des airs est très rare. En outre, et pour un pays comme la Belgique en particulier, la qualité des infrastructures inclut également son accessibilité, donc la question de bonne mobilité… un domaine où certains pays européens sont loin derrière et certaines villes américaines également (Los Angeles pour ne citer qu’elle).
  • Un lieu durable et connecté : la connectivité ne doit pas se limiter ici à la question des réseaux, mais bien dans la qualité des espaces urbains, en d’autres termes : l’urbanité. Un concept qui définit ce qui fait que la ville est ville et non un zoning industriel ou centre d’affaires banal et sectorisé sur un territoire. Amazon précise d’ailleurs l’enjeu de la qualité des connexions via les différents modes de transports : vélo, piéton, tram, etc. En d’autres termes, l’intermodalité.
  • La culture et la diversité : une approche volontariste, mais très calculée c’est-à-dire la nécessité d’avoir de la diversité dans les populations qui seront le gisement de travailleurs. Ce qu’Amazon révèle avec cette demande, c’est le fait que dans une économie mondiale, une multinationale a besoin de gens de tous horizons. Et comme précisé dans le premier point du cahier des charges, si cette multiculturalité est bien formée dans la ville du centre de décision, c’est encore mieux.

Une situation qui a renforcé les (très) grands pôles urbains mondiaux comme New York, Los Angeles, mais également en Europe, Paris ou Londres. Conséquemment, une nouvelle migration est apparue dans ces villes : la classe supérieure, jeune et riche attirée par des salaires élevés justifiés par leurs compétences rares. Dans ces villes, c’est encore le cas aujourd’hui avec pour conséquence une augmentation des loyers et l’inaccessibilité de l’immobilier pour les classes moyennes. Une situation qui est complétée par une augmentation importante des taxes de ces grandes villes qui doivent gérer les mutations importantes de notre siècle telles que le développement durable, la transformation technologique, mais également le développement de nouveaux services revendiqués par les populations jeunes et riches qui débarquent.

High Line, NY

Parallèlement à cette migration positive et massive qui s’est implantée entre 2005 et 2015, les classes moyennes se sont sauvées vers des villes de second rang offrant une belle urbanité, mais un coût de la vie plus modéré. Toutefois, les migrations ne sont pas homogènes et sont sériées selon les classes d’âges et les profils socio-économiques :

  • Aux USA, des villes secondaires comme Baltimore ou Phoenix ont vu leur population croitre de manière significative. D’une part les villes du sud offrent un beau potentiel d’agrément et une belle connectivité pour le développement d’entreprises High-Tech. C’est aussi le cas pour les villes comme Lyon ou Bordeaux, sans compter Lille ou le redéveloppement d’anciennes villes industrielles au Royaume-Uni comme Liverpool, Glasgow et Manchester (second pôle financier des îles britanniques)
  • Parallèlement, les populations moins formées se sont déplacées dans des villes à fort besoin de mains-d’œuvre. C’est par exemple le cas de Las Vegas et de Miami.
Brickell City Centre opens to the public in the Brickell neighborhood of Greater Downtown Miami, Florida on November 3, 2016.

Notons ici que les migrations peuvent se cumuler : les personnes âgées cherchent le soleil et les villes ont besoin de personnel soignant pour accompagner ces populations. Le développement de Phoenix est explicite en ce sens.

En même temps, les changements démographiques avec des populations jeunes sans enfants déséquilibrent un système naturel des villes : c’est la création de villes sans enfants… En effet, le poids des populations âgées est significatif, les générations post baby-boom ne font plus d’enfants et les toutes jeunes générations ne veulent plus faire d’enfants, soit pour des raisons écologiques, soit pour des raisons de précarité, soit pour des raisons de mobilité. Les grandes métropoles américaines se désertifient et hypothèquent leur avenir. C’est d’autant plus criant que la middle class quitte ces villes et qu’il ne reste plus que quelques jeunes et vieux riches, ultras riches.

Des déséquilibres tels que ceux-là ne peuvent qu’amener à un écroulement à long terme. En Europe, ce type de problématiques n’est pas si lointain. C’est déjà le cas dans les villes précitées, mais aussi pour les villes moyennes qui sont beaucoup plus maillées chez nous qu’aux USA : des villes comme Barcelone, Cracovie, Lyon et Bordeaux, Valencia, Hambourg, Munich, Manchester, Édimbourg … se renforcent dans leurs positionnements de « mini villes mondiales » et deviennent des attracteurs de jeunes cadres pour l’économie du savoir, numérique et financière.

Et deux questions viennent à se poser pour la Belgique :

  • La première concerne la position de Bruxelles qui mise beaucoup dans les politiques numériques tels que le hub Be Central et autres stratégies Open data qui contribuent à une nouvelle attractivité urbaine, au-delà de son rôle de capitale européenne. Le coût du logement s’en ressent avec une demande importante et une offre insuffisante et avec des prix qui progressent chaque année sans discontinuer depuis la crise de 2008.
  • Si Bruxelles s’installe dans le modèle ci-devant défini avec ses conséquences, qu’en est-il des grandes villes régionales ?
https://www.becentral.org/

Force est de constater que la Flandre et la Wallonie ne sont pas logées à même enseigne :

  • La Flandre voit l’émergence de deux grandes villes : Anvers et Gand avec leurs propres dynamiques urbaines et l’augmentation de leur attractivité et ses conséquences sur l’attractivité immobilière avec un marché dynamique et pousse à l’augmentation des prix. Nous pouvons les comparer aux villes de second rôle aux USA, les mécanismes s’en rapprochent.
  • Les deux grandes villes wallonnes (Liège et Charleroi) stagnent alors qu’elles devraient également profiter de la dynamique bruxelloise, l’une par un effet TGV et la ligne à grande vitesse qui a permis d’offrir un service de transport performant avec la capitale. La seconde, malgré des millions d’euros issus de l’Europe, n’arrive pas à développer une offre de logements de qualité qui pourrait répondre aux besoins de la population issue de la classe moyenne, en recherche logements de qualité, abordables et d’aménités urbaines que seules ces deux grandes villes peuvent offrir.

Si le marché liégeois est soutenu par une demande interne, le marché carolo est anémique. Une étude sur le pourquoi devrait être lancée, sinon, on continuera à dépenser beaucoup d’argent pour pas beaucoup de résultats.

Gare de Charleroi, Belgique

En conclusion, les mutations urbaines sont complexes, ce ne sont ni les premières ni les dernières. La rénovation de l’ancienne bourse d’Anvers démontre qu’une ville peut être le cœur du monde à une époque et devenir une petite ville d’Europe à une autre époque. Toutefois, il faut tenir compte de ces évolutions pour renforcer les villes et territoires, les rendre plus résilients. Dans le cas de la Belgique, Bruxelles par sa position de capitale européenne risque de devenir une Métro avec les caractéristiques sociologiques américaines, sans les problèmes démographiques grâce à une migration importante. C’est une chance. Toutefois, une partie des populations jeunes de Bruxelles devront-elles aussi déménager dans cet équilibre précaire entre attractivité et développement mondial. Le réseau de villes moyennes belges est extraordinaire et devrait offrir une forme d’équilibre entre la capitale, poumon économique, et les villes moyennes belges. En Wallonie, elles ne semblent pas y être préparées ou en prendre conscience. Il serait pourtant temps d’y réfléchir, car les politiques urbaines prennent du temps.

Pascal SIMOENS, architecte et urbaniste, Data Curator.

Les lectures qui ont permis l’élaboration de ce post :

Why Are America’s Three Biggest Metros Shrinking? Derek Thompson

More People Are Leaving NYC Daily Than Any Other U.S. City, Wei Lu

and Alexandre Tanzi

The Future of the City Is Childless, Derek Thompson

American Cities Are Booming—For Rich Young College Grads Without Kids, Derek Thompson

Must Reads: California’s population growth is the slowest in recorded history, Javier Panzar

Sarah Parvini

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